En quatre générations, les femmes ont-elles rattrapé les hommes sur le terrain de l’adultère ?
Depuis l’après-guerre, les droits des femmes, les attentes placées dans le couple et les possibilités de rencontre ont profondément changé. Les hommes trompent-ils toujours davantage ? Les femmes des nouvelles générations sont-elles devenues aussi infidèles qu’eux ? Les grandes enquêtes françaises racontent moins un renversement qu’un rapprochement spectaculaire. Vingt ans de témoignages recueillis par SOS Cocu permettent également d’observer une autre transformation : celle des formes prises par l’infidélité et de la manière dont elle est aujourd’hui assumée.
La question revient régulièrement : qui trompe le plus, les hommes ou les femmes ?
En apparence, il suffirait de comparer deux pourcentages. En réalité, l’adultère est particulièrement difficile à mesurer. Les personnes interrogées ne disent pas toujours la vérité, les hommes et les femmes ne définissent pas nécessairement l’infidélité de la même manière et les études ne posent pas toutes les mêmes questions.
Certaines ne comptabilisent que les rapports sexuels extraconjugaux. D’autres englobent les relations affectives, les échanges numériques ou les périodes pendant lesquelles une personne entretient plusieurs relations simultanément. Quant aux sondages réalisés pour des entreprises spécialisées dans les rencontres extraconjugales, ils peuvent apporter des indications, mais ne présentent pas les mêmes garanties que les grandes enquêtes scientifiques nationales.
Une conclusion générale se dégage néanmoins : les hommes restent globalement plus nombreux à déclarer avoir vécu une relation extraconjugale, mais l’écart avec les femmes s’est considérablement réduit.
Pour comprendre cette évolution, il ne suffit pas de regarder les comportements individuels. Il faut revenir sur quatre générations d’histoire sociale, conjugale et sexuelle.
1945 : le droit de vote, mais pas encore l’autonomie conjugale
Les Françaises obtiennent le droit de vote en 1944 et participent pour la première fois à un scrutin national en 1945. Cette avancée considérable ne les place cependant pas immédiatement sur un pied d’égalité avec les hommes dans la vie quotidienne.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le mariage demeure une institution économique, familiale et sociale particulièrement puissante. Une femme mariée dépend fréquemment des revenus de son époux. Le divorce existe, mais il reste difficile, mal considéré et matériellement risqué, surtout lorsqu’il y a des enfants.
La contraception est interdite. La sexualité féminine est peu évoquée et plus rarement encore reconnue comme une dimension autonome de l’existence. La réputation d’une épouse peut être mise en cause beaucoup plus durement que celle de son mari.
L’adultère masculin est officiellement condamné, mais il bénéficie parfois d’une indulgence officieuse. L’homme qui entretient une liaison peut être considéré comme ayant cédé à une faiblesse supposée naturelle. La femme infidèle, en revanche, menace symboliquement la filiation, la famille et l’ordre social. La réprobation qui l’accompagne est autrement plus sévère.
Cette différence de traitement ne signifie pas que les femmes de l’après-guerre étaient toutes fidèles. Elle signifie qu’elles disposaient de moins d’occasions, de moins d’autonomie et de beaucoup moins de liberté pour raconter leurs expériences.
Le silence statistique des femmes ne doit donc pas être automatiquement confondu avec une absence de comportement.
1970 : des femmes qui déclarent six fois moins de partenaires
La première grande enquête scientifique française consacrée aux comportements sexuels est réalisée en 1970 par l’équipe du docteur Pierre Simon.
Les femmes interrogées déclarent alors avoir connu, en moyenne, 1,8 partenaire sexuel au cours de leur vie. Les hommes en déclarent 11,8.
L’écart paraît immense. Il doit pourtant être interprété avec prudence. Dans une population majoritairement hétérosexuelle, les expériences déclarées par les hommes et les femmes devraient être beaucoup plus proches. Plusieurs mécanismes peuvent expliquer cette différence :
- les hommes peuvent avoir tendance à valoriser ou exagérer leurs conquêtes ;
- les femmes peuvent en minimiser le nombre par crainte du jugement ;
- la notion même de « partenaire sexuel » peut être comprise différemment ;
- certaines relations masculines peuvent concerner des femmes moins représentées dans les enquêtes ;
- la prostitution peut également contribuer à déséquilibrer les déclarations.
Ces chiffres ne mesurent donc pas seulement les comportements. Ils mesurent également ce qu’une femme et un homme s’autorisent à dire de leur sexualité en 1970.
L’émancipation modifie les possibilités
À partir des années 1960 et 1970, les transformations s’accélèrent.
Les femmes accèdent plus largement au travail salarié. Elles obtiennent une plus grande autonomie juridique et bancaire. La contraception est légalisée, le divorce devient plus accessible et l’autorité du modèle conjugal traditionnel commence à reculer.
Ces évolutions n’ont pas « créé » l’infidélité féminine. Elles ont réduit certains des obstacles qui pesaient exclusivement ou principalement sur les femmes.
Une femme peut désormais disposer de ses propres revenus, rencontrer quotidiennement des hommes dans son environnement professionnel, se déplacer sans son époux et envisager plus concrètement une séparation.
Cette autonomie constitue un progrès essentiel. Mais toute liberté nouvelle comporte également la possibilité de ne pas respecter les engagements pris. Les femmes acquièrent progressivement la liberté de choisir leur conjoint, de quitter un couple malheureux — et, comme les hommes, de mener éventuellement une relation parallèle.
Il serait donc aussi simpliste d’accuser l’émancipation féminine que de nier ses conséquences sur l’équilibre ancien du couple.
De la fidélité par devoir à la fidélité par choix
Le couple lui-même change de nature.
Pendant longtemps, il est d’abord fondé sur le mariage, la famille, la transmission et la répartition des rôles. À partir des années 1980 et 1990, il repose davantage sur le sentiment amoureux, la satisfaction affective et la réalisation personnelle.
On se met moins souvent en couple uniquement parce que la société l’exige. On choisit davantage la personne avec laquelle on souhaite vivre. En retour, les attentes deviennent considérables.
Le conjoint doit désormais être à la fois :
- un partenaire amoureux ;
- un partenaire sexuel ;
- un confident ;
- un soutien ;
- un parent ;
- un compagnon de loisirs ;
- une source de sécurité ;
- un encouragement à l’épanouissement personnel.
Cette évolution contient un paradoxe. Le couple est plus librement choisi, mais il est aussi soumis à davantage d’exigences. Lorsqu’il ne répond plus à toutes les attentes, certains cherchent ailleurs ce qu’ils estiment ne plus trouver chez eux : désir, reconnaissance, admiration, légèreté ou sentiment d’exister à nouveau.
L’infidélité cesse alors d’être seulement présentée comme une recherche sexuelle. Elle peut être racontée comme une quête de soi.
Un rapprochement spectaculaire des parcours féminins et masculins
Les grandes enquêtes françaises permettent de suivre l’évolution du nombre moyen de partenaires sexuels déclarés au cours de la vie.
| Année | Femmes | Hommes |
|---|---|---|
| 1970 | 1,8 | 11,8 |
| 1992 | environ 3,4 | environ 11,2 |
| 2006 | environ 4,5 | environ 11,9 |
| 2023 | 7,9 | 16,4 |
Ces données ne mesurent pas directement l’adultère. Une personne peut avoir connu plusieurs partenaires successifs sans jamais tromper personne. Elles révèlent néanmoins une évolution profonde : en un peu plus d’un demi-siècle, le nombre moyen de partenaires déclaré par les femmes a été multiplié par plus de quatre.
Chez les hommes, l’augmentation est beaucoup moins régulière. Leur moyenne reste relativement stable entre 1970 et 2006, avant de progresser à nouveau dans l’enquête de 2023.
Le rapprochement est particulièrement visible parmi les jeunes adultes. Chez les femmes de 18 à 29 ans, la proportion déclarant plusieurs partenaires sexuels au cours des douze derniers mois est passée de 9,6 % en 1992 à 23,9 % en 2023. Chez les hommes du même âge, elle est passée de 22,9 % à 32,3 %.
Les jeunes hommes restent donc plus nombreux à déclarer plusieurs partenaires, mais la progression est sensiblement plus forte chez les jeunes femmes.
Qui trompe réellement le plus ?
La réponse la plus rigoureuse demeure donc la suivante : les hommes déclarent encore davantage de relations extraconjugales que les femmes.
Cependant, cet avantage statistique masculin est largement porté par les générations les plus anciennes. Parmi les générations récentes, les comportements tendent à se rapprocher. Certaines études étrangères trouvent même, dans les catégories d’âge les plus jeunes, des niveaux très proches entre les deux sexes.
On ne peut pourtant pas en conclure que les jeunes femmes trompent désormais davantage que les jeunes hommes. Les définitions varient, les périodes observées ne sont pas toujours les mêmes et les déclarations ne permettent jamais d’atteindre une vérité absolue.
La tendance générale est moins celle d’un renversement que celle d’une convergence.
L’infidélité n’a pas seulement changé de fréquence
Pendant longtemps, entretenir une liaison demandait une certaine organisation. Il fallait rencontrer une personne, trouver des occasions de la revoir, justifier des absences et communiquer sans laisser de traces trop visibles.
Le téléphone portable, Internet, les réseaux sociaux et les messageries privées ont profondément changé cette réalité.
Aujourd’hui, un ancien partenaire peut réapparaître en quelques secondes. Une conversation professionnelle peut se prolonger tard le soir. Une application peut proposer des dizaines de rencontres potentielles à proximité. Un compte secondaire permet de construire une vie relationnelle que le conjoint ne voit pas.
L’infidélité n’est plus nécessairement cantonnée à un hôtel, à un déplacement professionnel ou à quelques rendez-vous clandestins. Elle peut entrer quotidiennement dans le foyer.
Une personne peut être assise à côté de son conjoint tout en entretenant une intimité profonde avec quelqu’un d’autre.
Cette transformation complique également la définition de la fidélité. À quel moment une conversation devient-elle une trahison ? Faut-il un contact physique ? Des messages amoureux suffisent-ils ? L’envoi de photographies intimes constitue-t-il un passage à l’acte ? Peut-on parler d’infidélité lorsqu’une personne utilise secrètement une application sans avoir encore rencontré quelqu’un ?
Les victimes apportent souvent une réponse plus large que les enquêtes : la trahison commence lorsque l’intimité du couple est secrètement déplacée vers une autre personne.
Ce que vingt ans de témoignages peuvent nous apprendre
Depuis 2005, le forum de SOS Cocu accueille anonymement des femmes et des hommes confrontés à l’infidélité de leur partenaire.
Ces témoignages ne constituent pas un échantillon représentatif de la population française. Les personnes qui s’expriment sur le forum viennent précisément parce qu’elles traversent une crise conjugale. Leurs récits ne permettent donc pas de calculer la proportion d’hommes ou de femmes infidèles dans la société.
Ils forment en revanche un observatoire exceptionnel de la manière dont l’infidélité est découverte, racontée et justifiée.
Dans les témoignages les plus anciens, la découverte est fréquemment associée aux factures téléphoniques, SMS, courriels, absences. Dans les récits plus récents, réseaux sociaux, applications, messageries privées, comptes secondaires ou autres résultats occupent une place croissante.
Cette évolution ne signifie pas nécessairement qu’il y a davantage d’infidélités. Elle montre que les moyens de les commencer, de les entretenir et de les dissimuler se sont transformés.
De la liaison clandestine à la présence numérique permanente
L’analyse du corpus de SOS Cocu permet notamment rechercher les témoignages récents qui décrivent plus fréquemment :
- une relation commencée sur les réseaux sociaux ;
- la reprise de contact avec un ancien partenaire ;
- une intimité émotionnelle entretenue à distance ;
- l’utilisation de messageries protégées ou éphémères ;
- plusieurs espaces numériques simultanés ;
- une frontière contestée entre amitié et infidélité ;
- la poursuite du lien après une promesse de rupture.
Les femmes des nouvelles générations « prennent-elles moins de gants » ?
L’impression peut être brutale, mais elle mérite d’être examinée sans jugement précipité.
Certaines femmes des générations précédentes présentaient plus volontiers leur infidélité comme une faute, un égarement ou une situation subie. Les générations récentes peuvent l’expliquer avec un vocabulaire davantage centré sur l’épanouissement personnel :
- « J’avais besoin de me sentir désirée. »
- « Je veux enfin penser à moi. »
- « Je n’étais plus heureuse. »
- « Ce n’était que virtuel. »
- « Je t’aime toujours, mais j’ai des sentiments pour lui. »
- « J’ai le droit de vivre. »
Ces formulations ne sont pas exclusivement féminines. Les hommes les emploient également. Leur présence dans les récits contemporains pourrait surtout montrer que les justifications de l’infidélité deviennent progressivement communes aux deux sexes.
L’inversion des rôles ne supprime pas les anciens modèles
Même lorsque les comportements féminins et masculins se rapprochent, les représentations sociales ne disparaissent pas au même rythme.
Un homme trompé peut ressentir une humiliation particulière parce que l’infidélité de sa compagne heurte encore une ancienne représentation de la virilité, de la maîtrise et de la place de l’homme dans le couple.
Une femme trompée peut, de son côté, être confrontée au vieux discours selon lequel les hommes seraient « naturellement » infidèles et qu’il lui appartiendrait de comprendre, pardonner ou préserver la famille.
Les comportements évoluent plus vite que les blessures symboliques. L’homme et la femme trompés ne vivent donc pas toujours exactement la même épreuve, même lorsque la trahison objective est comparable.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles une association comme SOS Cocu doit éviter toute guerre entre les sexes. La souffrance ne devient pas moins légitime selon que la victime est un homme ou une femme.
Ce que les statistiques ne mesureront jamais complètement
Les chiffres peuvent indiquer une évolution, mais ils ne disent presque rien de l’intensité de la souffrance provoquée.
Une aventure d’une nuit, une liaison de plusieurs années, une double vie et une relation virtuelle ne produisent pas nécessairement les mêmes conséquences. Pourtant, dans chacun de ces cas, la personne trompée peut voir s’effondrer la représentation qu’elle avait de son couple.
Elle ne découvre pas seulement un acte. Elle découvre que certaines conversations, certains souvenirs et parfois plusieurs années de sa vie doivent être relus à la lumière d’informations nouvelles.
La blessure porte alors sur plusieurs dimensions :
- la confiance accordée ;
- le sentiment de réalité ;
- l’estime de soi ;
- la sécurité affective ;
- l’histoire commune ;
- la capacité à croire de nouveau la parole du partenaire.
Aucune moyenne nationale ne peut mesurer entièrement ce bouleversement.
Vers une égalité dans la transgression ?
Alors, qui trompe le plus ?
Sur l’ensemble de la population, les hommes restent aujourd’hui les plus nombreux à déclarer des relations extraconjugales. Mais cette réponse ne suffit plus.
En un demi-siècle, les comportements féminins se sont nettement rapprochés des comportements masculins. Les femmes disposent désormais d’une autonomie, d’une mobilité et de possibilités de rencontre que leurs grands-mères ne possédaient pas. Elles parlent également plus librement de leur sexualité.
Cette évolution ne doit servir ni à condamner l’émancipation féminine ni à banaliser la trahison. L’autonomie permet de quitter un couple malheureux et de reconstruire sa vie. Elle n’oblige pas à entretenir une relation clandestine.
La véritable transformation est peut-être ailleurs : l’infidélité a progressivement cessé d’être une transgression principalement masculine, parfois tolérée comme telle, pour devenir une possibilité accessible aux deux sexes.
Dans le même temps, le numérique a rendu les rencontres plus faciles, les relations parallèles plus constantes et les frontières de la fidélité plus difficiles à définir.
Les moyens changent. Les discours évoluent. Les anciens rôles se rapprochent. Mais une constante demeure : pour la personne trompée, la découverte d’une vie cachée reste une rupture profonde de la confiance.
Derrière la question « qui trompe le plus ? », il en existe donc une autre, sans doute plus importante : comment préserver une conception réciproque, claire et loyalement consentie de l’engagement dans un monde où les occasions de s’en écarter n’ont jamais été aussi nombreuses ?
Synthèse issue de l’analyse des témoignages anonymisés du forum SOS Cocu.
Note éditoriale : ce texte a bénéficié d’une relecture assistée afin d’améliorer sa lisibilité, sans altérer le sens ni la portée des témoignages évoqués. © SOS cocu, 2005 – 2026. Diffusion libre avec mention de la source.










