La cocuphobie au-delà de l’adultère

« On peut être trompé par un être aimé… mais aussi par une promesse, une institution, une idéologie ou une société tout entière. »

Ces dernières semaines, la parution d’un ouvrage de Gilles-William Goldnadel dont le titre (Vol au-dessus d’un nid de cocus) évoque la figure du “cocu”, non plus dans sa dimension conjugale mais dans une acception largement métaphorique et sociétale a attiré l’attention. L’auteur y décrit un sentiment de trahison, de dépossession et d’humiliation ressenti par certains individus face aux mutations contemporaines, aux discours dominants et aux transformations des repères culturels, moraux ou institutionnels.

Sans employer le terme, l’auteur met en scène, renvoie pourtant à un mécanisme psychologique bien précis et déjà identifié par SOS Cocu : la cocuphobie. À savoir, cette peur profonde d’être trompé, trahi, manipulé, remplacé, méprisé, une angoisse qui dépasse le simple cadre de l’infidélité conjugale pour toucher toutes les sphères de l’existence.

La cocuphobie, loin d’être un sujet de dérision, apparaît ainsi comme le révélateur d’un mal plus large : une crise de confiance généralisée, qui traverse le couple, le travail, la société et les institutions.

Redéfinir la cocuphobie : du couple à la société

À l’origine, la cocuphobie est définie comme la peur irrationnelle et persistante d’être trompé par son ou sa partenaire, accompagnée d’un cortège de symptômes : anxiété, hypervigilance, besoin de contrôle, perte d’estime de soi, ruminations, peur de l’abandon et sentiment d’humiliation.

Mais ce mécanisme psychologique ne s’arrête pas aux frontières du couple.

En réalité, la cocuphobie repose sur un principe universel : la rupture soudaine ou progressive d’un contrat de confiance implicite. Or, ce contrat existe dans de multiples dimensions de la vie humaine :

  • entre un salarié et son employeur
  • entre un citoyen et ses institutions
  • entre un individu et la société
  • entre un ami et un autre
  • entre un étudiant et un système éducatif
  • entre un patient et un système de soins
  • entre un peuple et ses dirigeants

Chaque fois que ce contrat tacite est rompu, le même processus émotionnel peut se déclencher : sentiment d’avoir été trompé, trahi, utilisé, puis abandonné.

La cocuphobie devient alors non plus seulement conjugale, mais sociale, institutionnelle, existentielle.

Les nouvelles formes de « cocuage » moderne
Le cocuage professionnel

Dans le monde du travail, nombreuses sont les personnes qui décrivent un sentiment de trahison après avoir donné temps, énergie et loyauté à une entreprise, pour finalement être ignorées, remplacées, déclassées ou licenciées sans reconnaissance.

Promesses de promotion non tenues.
Engagements oraux reniés.
Valeurs affichées mais jamais respectées.

Le lien de confiance est brisé, et l’individu ne se sent plus comme un simple salarié lésé : il se sent trompé.

Le cocuage sociétal

Dans la société contemporaine, nombreux sont ceux qui expriment un malaise diffus, sentiment d’avoir été trompés par un discours, par un modèle, par une promesse de progrès, d’égalité, de justice ou d’épanouissement qui ne correspond plus à la réalité vécue. C’est le cadre du livre de Gilles-William Goldnadel

Ce décalage entre le discours et le réel génère :

  • un sentiment de désillusion
  • une perte de repères
  • une méfiance vis-à-vis des élites, des médias, des institutions
  • une vision du monde empreinte de soupçon

Là encore, il ne s’agit pas simplement d’opinion politique : il s’agit de rupture de confiance, donc de trahison symbolique.

Le cocuage relationnel hors couple

Amitiés brisées par le mensonge.
Trahisons secrètes révélées tardivement.
Double discours.
Manipulations affectives.

Autant de situations qui activent les mêmes mécanismes que dans l’adultère : honte, douleur, perte d’identité, questionnement profond sur sa propre valeur.

Une blessure psychologique profonde et bien réelle

Qu’elle soit conjugale ou sociétale, la trahison déclenche des réactions psychiques comparables à celles d’un deuil traumatique :

  • choc
  • sidération
  • déni initial
  • honte
  • colère
  • repli
  • perte de confiance généralisée
  • hypervigilance
  • peur de revivre la même expérience

Dans certains cas, cela conduit à des états anxieux chroniques, à des comportements de contrôle excessif, à une méfiance pathologique, voire à une rupture durable avec le monde.

La cocuphobie n’est donc pas une simple peur imaginaire. Elle est un symptôme sérieux d’une blessure profonde de la confiance.

Quand la douleur se transforme en danger

Lorsqu’elle n’est pas reconnue, exprimée ou accompagnée, la cocuphobie peut entraîner des dérives :

  • repli identitaire
  • rejet de l’autre
  • discours de colère
  • paranoïa sociale
  • radicalisation émotionnelle

La personne trompée (ou se sentant trompée) peut alors chercher des coupables, des responsables désignés, des ennemis symboliques. Sa douleur légitime risque de devenir un ferment de haine plutôt qu’un levier de reconstruction.

C’est pourquoi reconnaître la cocuphobie ne signifie pas l’encourager, mais au contraire l’encadrer, la comprendre et l’apaiser.

Le rôle essentiel de la parole et de l’accompagnement

Mettre un mot sur une souffrance, c’est déjà commencer à la guérir.

En identifiant, définissant et étudiant la cocuphobie, SOS Cocu ne se contente pas de défendre les victimes d’infidélité. Elle ouvre un espace de compréhension beaucoup plus large : celui de toutes les formes de trahison humaine.

À travers l’écoute, le partage d’expérience, l’information, l’entraide et la réflexion collective, il devient possible de :

  • sortir du silence
  • sortir de la honte
  • comprendre ce que l’on a vécu
  • redevenir sujet de sa propre histoire
  • reconstruire un rapport apaisé à soi et au monde

La cocuphobie n’est alors plus une fatalité : elle devient un point de départ vers la reconquête de sa dignité et de sa liberté intérieure.

Si notre époque produit autant de personnes qui se disent “trompées”, “trahies”, “laissées pour compte”, ce n’est pas un hasard. Cela révèle une crise profonde de la confiance, dans le couple comme dans la société.

La cocuphobie apparaît ainsi comme l’un des symptômes majeurs de notre temps : la peur d’être trompé, remplacé, effacé, méprisé, oublié.

Mais nommer cette peur, la comprendre et l’accompagner, c’est déjà commencer à la dépasser.

Nommer la cocuphobie, c’est reprendre le pouvoir sur ce qui nous a été volé : notre confiance.

📚 À propos du livre de Gilles-William Goldnadel
  • Vol au dessus d’un nid de cocus est paru le 22 octobre 2025, aux éditions Fayard, dans la collection « Pensée libre ». Fayard