Amours clandestines : Résistances et souffrances féminines

Quel comportement adopter face à l’adultère, comment réagir? Beaucoup de questions, quelques débuts de réponses. Ne pas poster de témoignage dans cette rubrique.

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Help120222
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Amours clandestines : Résistances et souffrances féminines

Message par Help120222 »

Des femmes qui rompent

La « gestion de la dépendance » est une thématique récurrente des discours des maîtresses amoureuses, qu’elles soient mariées ou non. Il est assez fréquent que les femmes en souffrance assimilent leur relation à une addiction à l’alcool ou à la drogue.

Pour moi, cure désintox en accéléré [elle vient de quitter son amant]. Pas le temps de dire « ouf ». Je le sens près de moi, j’entends ses rires, je sens sa présence, son odeur. Juste des effets de mon esprit mais il me manque tellement que ça me fait ça. Effets physiques bien présents et signes de manque ? J’ai froid, alors qu’il fait encore 25, je tremble, je ne mange pas. Je veux ma drogue. Je veux mon shoot. Aucun dérivatif. Rien. (Femme sans emploi, 32 ans, célibataire, entretient une relation avec un de ses anciens professeurs depuis cinq ans. Lui a 40 ans, il est marié, a deux enfants. Extrait de son témoignage sur un blog. J’ai rencontré cette jeune femme une fois sans faire d’entretien.)

Le vocabulaire de la toxicomanie est en outre souvent employé pour parler du « shoot » qu’elles éprouvent quand elles voient cet homme et du « manque » qui le suit quand il s’en va.

Mais, célibataires ou mariées, elles rompent aussi avec l’homme marié, parfois durant des mois, afin, disent-elles, de « sortir de leur dépendance », de se « désintoxiquer ». Toutefois le processus se répète pour chacune d’entre elles. L’homme les recontacte. D’abord, il demande seulement des nouvelles, ensuite, un rendez-vous. Elles ne répondent pas toujours favorablement aux premières demandes de leur (ex-)partenaire mais elles finissent souvent par le revoir puis par reprendre le cours de la relation, à moins qu’un autre homme ne soit entré dans leur vie ou que l’époux ait été (re)choisi comme « homme de leur vie ». Lorsqu’elles reprennent leur liaison avec l’homme marié, après une séparation qu’elles ont voulue, souvent les femmes en appellent à « leur faiblesse » pour se justifier : c’est « l’amour fou » qu’elles portent à cet homme qui les conduit à reprendre le cours d’une relation douloureuse et insatisfaisante en de nombreux points. Après l’échec d’une séparation – parfois plusieurs –, l’idée que leur amour est hors du commun est en outre consolidée : « ils ne peuvent vivre loin l’un de l’autre ».

Selon Pierre Bourdieu, « l’amour fou » est la « forme la plus accomplie » de l’amour, autrement dit, celle qui suspendrait le calcul égoïste et les effets de la routine (1998, 2002, p. 149-152). Ce point de vue n’est sans doute pas en complète contradiction avec le fait que la relation amoureuse est une relation particulière de domination sociale. Si ces femmes ne « calculent » pas, il n’en reste pas moins qu’elles sont dans une relation amoureuse objectivement dissymétrique. Comme le font remarquer Patricia Mercader, Annik Houel et Helga Sobota :

Les relations amoureuses entre hommes et femmes ont ceci de particulier (entre autres choses !) qu’elles sont les seules relations de domination sociale où le dominant et le dominé sont supposés s’aimer, et de fait s’aiment souvent, quoi que signifie ce terme d’amour pour tel ou tel sujet singulier. (2004, p. 91.)

Les femmes concernées souffrent de leur situation mais elles ne peuvent guère espérer trouver soutien, compassion ou compréhension dans un monde social où coucher avec le mari d’une autre est perçu comme une bassesse féminine. En effet, d’une part, la rivalité entre femmes, notamment pour les faveurs d’un homme, constitue un pivot du système de genre ; d’autre part, l’image des « tentatrices » qui détourneraient les hommes de leurs obligations est très négative. En somme, les maîtresses célibataires d’hommes mariés incarnent un modèle négatif de la féminité tout en étant « prisonnières » du modèle de « l’amour fou ». Pourtant, certaines persévèrent, des années durant, de ruptures en réconciliations, dans une situation intenable socialement et psychologiquement.

Il faut dire que les hommes qu’elles aiment leur offrent tout de même une certaine reconnaissance. Ils insistent souvent sur le fait que leur amante est la femme de leur vie, leur plus grand amour. Un homme, marié depuis quinze ans, ayant une relation amoureuse clandestine depuis un peu plus d’un an, nous disait : « Ai-je jamais aimé avant de la [son amante] connaître ? Je crois que je n’ai jamais aimé avant. » Pour rencontrer les femmes qu’ils aiment en secret, leur téléphoner ou leur écrire, ils prennent toujours le risque, même s’il est mesuré, d’être découverts. De ce point de vue, les maîtresses sont valorisées comme « femmes uniques et irremplaçables », notamment dans les premiers mois de la relation.

D’ailleurs, il n’est pas rare que leur amoureux leur certifie l’exclusivité sexuelle, leur affirmant qu’il n’a plus de rapports intimes avec sa femme. Les amantes sont très sensibles à cet argument qu’elles croient volontiers et qui les rassure à la fois sur leur place dans la vie de leur amant et sur une certaine équivalence de leur situation affective et sexuelle : « elle n’a que lui et il n’a qu’elle », bien qu’il soit marié. Paradoxalement, la naissance d’enfants chez l’homme, des séparations durables, la certitude qu’il partage son lit avec son épouse ne remettent pas profondément en question la représentation que les femmes construisent d’elles-mêmes comme partenaire sexuelle unique de l’homme qu’elles aiment.

Il ne s’agit pas d’assigner aux femmes la responsabilité de leur propre oppression en suggérant qu’elles adopteraient délibérément des stratégies de soumission ou qu’elles aimeraient leur propre domination « par une sorte de masochisme constitutif de leur nature. [...] la reconnaissance de la domination suppose toujours un acte de connaissance, cela n’implique pas pour autant que l’on soit fondé à la décrire dans le langage de la conscience [...] » (Bourdieu, 1998, 2002, p. 62).

La violence symbolique masculine est une composante des amours clandestines à n’en pas douter. N’est-elle pas une composante des amours officielles aussi ? La réponse à cette question occupe beaucoup de travaux de sociologie et de psychologie du genre intéressés par les mécanismes du système de genre au cœur des relations intimes. Mais, à la différence des couples officiels, les couples illégitimes ne sont pas soumis aux normes d’égalité conjugale entre les sexes. Les jardins secrets échappent aux injonctions à l’égalité, comme nous allons le voir, et cela constitue la clef de voûte des configurations de genre dans ces relations.


Des maîtresses moralisatrices

Au fil des mois, dans la plupart des cas, des mésententes surgissent entre les partenaires concernant la viabilité d’une relation clandestine, son sens, son intérêt, les conditions de son éventuelle poursuite, comme nous l’avons vu. Il est fréquent alors que la maîtresse insiste – à partir du moment où la situation ne lui semble plus tolérable – sur les incohérences existentielles et normatives de l’homme qu’elle aime. En effet, si pendant une période allant de quelques mois à environ un an, les maîtresses célibataires d’hommes mariés acceptent leur condition de « femme de l’ombre » au nom du « malencontreux hasard » qui fait que l’homme qu’elles aiment soit marié, lorsque les mois passent et qu’elles considèrent que la preuve de leur amour et de leur lien est faite, elles tendent à manifester leur désaccord avec une situation qu’elles jugent injuste pour elles et sans aucun sens.

L’idée que l’infidélité durable est le symptôme d’un couple qui va mal est répandue parmi les personnes qui ne vivent pas ces situations et particulièrement parmi les femmes célibataires qui entretiennent une relation amoureuse avec un homme marié. Si dans les débuts de la relation secrète, celles-ci manifestent une certaine bienveillance envers l’homme qu’elles considèrent comme malheureux en ménage et auquel elles apportent amour, réconfort et sensualité, les mois et les années qui passent les conduisent assez souvent à ne plus considérer leur amoureux comme victime d’un mariage qui bat de l’aile mais comme un être cynique et manipulateur qui se sert d’elles, dans une certaine mesure, pour poursuivre une vie conjugale devenue ennuyeuse, terne ou insupportable. Cependant, l’idée que leur amoureux tire son épingle du jeu à leurs dépens n’entache pas pour autant la conviction que ces hommes ne se rendent pas compte que leur mariage va mal :

"Bonjour, je suis inscrite sur un site de rencontres avec des hommes mariés depuis quelques mois et j’ai pu rencontrer des personnes que je n’aurais pas croisées dans mon environnement quotidien, parmi elles, quelques hommes mariés, des célibataires et des séparés car il y en a beaucoup aussi. À l’exception de quelques profils particuliers, les gens inscrits sont bien les mêmes que l’on peut croiser dans la rue avec leurs qualités, leurs défauts, leurs problèmes... Je n’accepte plus maintenant de rencontrer les hommes mariés. Ce qui m’irrite le plus, ce sont les hommes mariés qui déclarent « je suis très bien en couple, dans ma vie et je recherche un peu de piment car la vie est trop courte ». Hé bien non ! Il n’est pas très bien dans sa vie car justement s’il l’était alors pourquoi être là ? On sait bien que la vie au quotidien n’est pas simple. Dire que ces hommes inscrits sont en fait des victimes de leur mal-être... heu comment dire ? Non je ne le pense pas. (Message sur le site Marié mais disponible, printemps 2014.)"

Ce qu’exprime cette femme, de manière générale, se retrouve dans les discours des maîtresses lassées par ce qu’elles nomment l’aveuglement de leur amant. Ce discours peut prendre des formes différentes cependant. Il peut, dans certains cas, mettre en cause le mariage de l’homme en tant que situation insoutenable ou alors, plus communément, restituer le regard critique que l’amante porte sur l’épouse, l’amante s’installant ainsi symboliquement dans une situation de concurrence entre femmes pour un homme.

Les discours négatifs portés par les amantes sur les épouses s’articulent essentiellement autour de deux thématiques : les centres d’intérêt divergents entre les époux d’une part, et la méchanceté, l’égoïsme, l’absence de sentiments envers l’homme, d’autre part. Bien entendu, ces deux thématiques peuvent se rejoindre ou alterner au fil du temps dans l’argumentaire déployé par la maîtresse pour « ouvrir les yeux de l’homme » sur son « erreur ». Il est par exemple assez courant d’entendre les femmes, qu’elles soient mariées ou non, dénoncer l’absence de compassion ou de soins portés par l’épouse à l’homme qu’elles aiment lorsque celui-ci rencontre des problèmes (professionnels, de santé, etc.). Les amantes soupçonnent également parfois les épouses de manquer intentionnellement d’autonomie (financière, émotionnelle, matérielle) pour que leur époux ne les quitte pas. Anne nous expliquait par exemple qu’un jour, elle avait vu une photographie de l’épouse de Laurent et que cela l’avait déçue parce que la femme était bien plus belle et attrayante que les propos de son amant ne le laissaient penser. Au fil de l’entretien, Anne est toutefois revenue sur cette impression désagréable de ne pas pouvoir rivaliser sur le plan de la séduction physique avec la conjointe de l’homme qu’elle aimait, en insistant sur le fait que l’épouse n’avait pas fait d’études et qu’elle ne travaillait pas ; qu’elle ne saurait vivre sans le salaire confortable de son mari alors qu’elle-même avait un haut niveau d’études, un métier intéressant et pouvait s’assumer seule. Certaines femmes sont plus critiques que d’autres envers l’épouse mais aucune ne propose une image positive, ni même neutre de cette dernière.

Ce n’est pas l’épouse comme individu qui est ici conçue en rivale mais bien la figure sociale de l’épouse, celle qui échappe au stigmate de la putain dans la situation étudiée. Quoi que dise l’homme de sa conjointe, il s’agit de la femme qui détient, dans la configuration « homme-épouse-maîtresse », la position vertueuse car légitime. Que la maîtresse soit elle-même mariée et peut-être même enviée par une autre femme, maîtresse de son mari, qu’elle soit célibataire et fidèle à l’homme qu’elle aime, que l’épouse soit fidèle ou infidèle, la valeur symbolique que l’amante attribue à la conjointe est un produit du système de genre qui sépare les femmes entre elles. Comme le constatait amèrement Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949), les femmes « vivent dispersées parmi les hommes » et nous pourrions ajouter que la place aux côtés d’un homme est un obstacle puissant à des formes de solidarité symbolique entre des femmes (qui au fond aiment peut-être le même homme) ou même à une certaine indifférence.

Le clivage entre les femmes s’articule en outre ici avec une misogynie féminine qui renvoie à une soumission aux hommes tout autant qu’à une attaque des femmes contre elles-mêmes. Cette « misogynie d’appoint », analysée par Annik Houel dans l’univers professionnel (2014) n’a pas la violence de la misogynie masculine, mais elle la conforte.

Travaillée par le stigmate de la putain, en rivalité avec l’épouse, au fil du temps, la partenaire secrète contribue généralement peu à l’harmonisation de soi de l’homme qui mène une double vie. Elle vient au contraire régulièrement attiser la tension psychique et sociale dans laquelle se trouve l’infidèle, le poussant souvent à ressentir de la honte alors même que le processus d’habituation propre aux socialisations le conduit à mettre en veille les sentiments de culpabilité ou de déshonneur liés à des valeurs morales qu’il a déjà profondément révisées. Lorsque la maîtresse convoque les normes amoureuses fondées sur l’exclusivité et l’officialisation des unions, elle est à même d’activer une tension intérieure chez son amoureux qui vit en dehors de ces normes. Les attitudes ou propos méprisants à l’égard de l’épouse sont le plus souvent tolérés par l’homme car ils sont relativement euphémisés, notamment quand la relation s’est déjà installée depuis plusieurs années et que l’éventualité d’un divorce de l’homme ne semble plus qu’une lointaine utopie. Cependant, notamment quand l’amante est célibataire, les propos dénigrant non seulement l’épouse mais aussi le couple qu’elle compose avec l’amant peuvent parfois paraître parfaitement intolérables pour l’homme qui décide, dans ce cas, d’une « mise à distance », tactique masculine de « remise à sa place de la maîtresse » dont nous avons déjà parlé. Sur un blog, un discours écrit au masculin disait qu’après une fellation, la maîtresse avait dit à l’auteur (supposé être un homme), après qu’il avait éjaculé : « C’est toujours ça qu’elle [l’épouse] aura en moins », et qu’à ce moment-là, l’auteur avait décidé de voir moins souvent son amante. Sur un autre blog, un texte écrit au féminin mettait en scène une femme qui avait divorcé après avoir rencontré son amant, resté, lui, marié. L’auteure (supposée être la femme en question) expliquait avoir vu sur les réseaux sociaux une photographie de l’homme qu’elle aimait avec sa conjointe, tous deux souriant et heureux, en bord de mer. Cette image idyllique d’un couple qui pour elle était terminé l’avait mise en colère et elle en avait fait part à l’homme concerné avec lequel elle entretenait une liaison depuis plus de six ans. Son amoureux lui avait répondu, d’après l’auteure : « Tu ne veux tout de même pas que je fasse la gueule à ma femme ! » Quelques mois après, la femme mettait fin à leur liaison, du moins provisoirement.

Que les récits soient des témoignages ou des fictions (l’analyse ne permet pas de distinguer entre les deux si les auteurs des blogs n’ont pas été rencontrés), dans la plupart des cas, les critiques émises par des maîtresses concernant l’infidélité envers l’épouse de l’homme aimé et l’hypocrisie que suppose, d’après elles, le maintien d’un mariage qui ne serait plus fondé sur l’amour, ne conduisent pas les hommes à quitter leur conjointe. Les demandes féminines, récurrentes et parfois violentes, pour officialiser le couple clandestin n’ont pour effet ni la séparation d’avec la maîtresse, ni un divorce, ni un retour à une union exclusive avec la conjointe.

Persévérer à tout prix ?

Célestine* a 35 ans, elle est infirmière à Lille. Elle rencontre Bernard, infirmier dans le même établissement, en 2005. Célestine raconte qu’ils ont eu un coup de foudre l’un pour l’autre mais, étant l’un et l’autre en couple, ils ont renoncé à aller plus loin. Après cette première rencontre, Célestine part vivre avec son compagnon à Paris. Elle ne revoit Bernard que deux ans plus tard, lorsque, séparée de son conjoint, elle revient dans le Nord. Bernard, lui, s’est marié et a deux filles. Célestine n’a pas d’enfant.

Lors d’une soirée organisée dans le cadre de leur travail, au printemps 2007, Bernard et Célestine dansent ensemble, ils sentent le désir monter, s’embrassent et terminent la soirée chez la jeune femme. Commence alors une relation passionnée. Célestine est persuadée que le destin les a remis sur la route l’un de l’autre parce qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Elle ne se départ pas de l’idée que leur relation dépasse le simple hasard, il s’agit pour elle d’une destinée qu’il faut accomplir. Les amants se voient quotidiennement chez Célestine et sur leur lieu de travail. Au cours des six premiers mois de leur liaison, il devient évident pour Célestine que Bernard doit quitter sa femme, qu’il dit ne plus aimer. Mais Bernard hésite car, d’après lui, cela ferait du mal à ses enfants. Célestine souffre de plus en plus de cette situation, ce qui fait monter la tension entre les amants.

En décembre 2007, Bernard part deux semaines en vacances avec sa famille. Il envoie quelques SMS à son amante et l’appelle quelques fois. Mais cela paraît très insuffisant à Célestine qui vit mal les incertitudes quant à son avenir avec Bernard. Elle répond alors aux avances d’un autre homme avec lequel elle passe une nuit mais, dès le lendemain, elle éprouve une grande culpabilité. Elle raconte tout à Bernard lorsqu’il rentre de vacances. Il lui dit alors qu’il ne peut s’engager avec quelqu’un d’aussi peu fiable qu’elle et lui fait une « leçon de morale » sur la sincérité et la fidélité. La jeune femme pense alors que si elle n’avait pas « fauté », Bernard quitterait sa femme pour elle.

Au cours de l’année qui suit, Célestine est de plus en plus persuadée que Bernard est l’homme de sa vie et qu’il vit avec une mégère qui n’est ni une bonne épouse, ni une bonne mère. Probablement que cette image de « mauvaise femme » qu’elle projette sur l’épouse de son amant s’élabore à partir des discours de ce dernier, mais cela semble aussi lui permettre de se percevoir comme une femme vertueuse et digne. En effet, de son point de vue, si Bernard lui en donnait l’opportunité, elle pourrait, elle, être son épouse attentionnée et une mère attentive pour les enfants qu’ils auraient. La question de la maternité devient d’ailleurs progressivement prépondérante dans la relation que Célestine entretient avec l’homme qu’elle aime.

Bernard, quant à lui, continue d’éluder les questions de sa maîtresse concernant son éventuel divorce. « Il ne sait pas », « il ne lit pas l’avenir », telles sont ses réponses, et Célestine se perd dans le désespoir et la solitude. Sa vie se réduit peu à peu à l’attente : l’attente des visites de son amant, l’attente d’un coup de fil, l’attente d’un message électronique. En août 2008, la question des vacances se pose de nouveau. Bernard a prévu de partir un mois à l’étranger avec sa famille. Célestine entre dans une colère noire : elle ne comprend pas qu’il puisse partir avec une femme qu’il dit ne pas aimer alors que c’est elle qu’il aime. Bernard lui dit qu’il n’a pas le choix.

Célestine passe quatre semaines à attendre des messages téléphoniques qui arrivent au compte-goutte, elle se sent envahie par l’angoisse. Cependant, après plusieurs disputes et de fortes tensions, elle reprend la relation avec son amoureux qui lui demande de patienter, qui se dit perdu et qui la supplie de l’aider et de le comprendre. Célestine décide d’attendre qu’il « soit prêt ». Mais elle voudrait avoir un enfant avec lui, ce qu’il refuse. Néanmoins, la jeune femme cesse sa contraception et en informe son partenaire qui ne prend, lui non plus, aucune précaution pour éviter une grossesse. En janvier 2009, Célestine tombe enceinte. Quand elle apprend sa grossesse, elle écrit « c’est le plus beau jour de ma vie » et elle est persuadée que Bernard va être heureux d’apprendre la nouvelle. Mais elle se trompe. Quand Bernard l’apprend, il l’implore d’avorter. Il lui dit que si elle garde l’enfant, il se tue. La jeune femme est atterrée mais elle prend la décision de procéder à une interruption volontaire de grossesse et de quitter son amant. Ils se séparent durant trois mois. Célestine souffre énormément de cette rupture, elle entre dans une déprime abyssale. Elle consulte un psychologue, elle veut « s’en sortir ». Elle change de service à l’hôpital et modifie ses horaires afin de ne pas croiser Bernard. Au printemps, celui-ci la recontacte pourtant et, malgré la décision qu’elle a prise de ne plus jamais le revoir, Célestine reprend peu à peu sa place de maîtresse. Plus d’un an après, elle dit ne plus attendre que son amant quitte sa femme mais elle désire toujours avoir un enfant avec lui.

Deux ans plus tard, je rencontre Célestine. Elle m’apprend qu’elle vit avec Bernard. Elle m’explique qu’un jour, l’épouse de ce dernier a découvert sur l’ordinateur de son mari des courriers adressés à son amante. Il s’est ensuivi une grave crise conjugale mais les époux ont décidé de reconstruire leur relation. Célestine, face au « tsunami » chez Bernard, lui proposa de l’héberger car, malgré la décision de reprendre une vie conjugale paisible et les promesses de Bernard de cesser de voir Célestine, les disputes entre l’homme infidèle et son épouse ne cessaient pas. Après plusieurs semaines de calvaire, Bernard a accepté la proposition de Célestine et s’est installé chez elle. Lors de notre entrevue, la jeune femme explique que, néanmoins, les choses n’ont pas pris la tournure qu’elle aurait souhaitée. Le divorce de Bernard est long et coûteux ; Bernard ne l’a toujours pas présentée à sa famille après un an de vie commune, et ses filles ne l’acceptent pas. Célestine est fatiguée, déçue et en colère.

S’aimer pour l’éternité

Stéphanie*, souffrir à jamais

Certaines relations extraconjugales peuvent être initiées dès l’entrée en couple, lorsque les individus ont entre 20 et 30 ans, et se poursuivre durant des dizaines d’années. J’ai rencontré cette situation avec Stéphanie, une femme de 56 ans, divorcée au moment de l’entretien, qui a entretenu pendant trente-quatre ans une relation clandestine avec Jean-Jacques, son ami de jeunesse. Les deux amants se sont rencontrés au lycée, ils avaient 18 ans. Ils ont été très bons amis, confidents l’un de l’autre. Jean-Jacques était amoureux de Stéphanie mais celle-ci, après être sortie quelques mois avec lui, lui a préféré Paul, un homme un peu plus âgé qu’elle, qu’elle trouvait plus audacieux et qui se destinait à devenir reporter alors que Jean-Jacques voulait devenir infirmier. Stéphanie poursuit des études de musique au conservatoire régional quand elle décide de vivre avec Paul.

Pendant un ou deux ans, elle maintient un lien avec Jean-Jacques, amoureux éconduit mais ami fidèle, tout en vivant son histoire d’amour. Pendant ce temps, Jean-Jacques a des petites amies mais elles ne prennent pas la place de Stéphanie dans son cœur. À 23 ans, Stéphanie a un enfant avec Paul mais leur relation se dégrade, l’aventurier dont elle était tombée amoureuse se révèle fragile et absent. Elle se rapproche de nouveau de Jean-Jacques et ce dernier devient son amant. Durant deux ans, la jeune femme mène une vie amoureuse avec Jean-Jacques et une vie maritale et de mère de famille avec Paul. Mais son amoureux clandestin rencontre une femme avec laquelle il décide de faire sa vie. Stéphanie n’a pas quitté Paul, elle a un enfant avec lui, Jean-Jacques ne tourne pas la page avec celle qu’il aime mais ne souhaite pas renoncer à devenir père ni à mener une vie de famille. Stéphanie est abasourdie quand son amant lui annonce son mariage. Elle sera également extrêmement surprise quand elle sera la première personne qu’il appellera pour annoncer la naissance de son premier enfant. Jean-Jacques s’est marié, il est devenu père, il aura d’autres enfants avec sa femme sans jamais quitter Stéphanie.

Durant trente-quatre ans, Stéphanie a été la maîtresse de Jean-Jacques. Une maîtresse déjà là quand il s’est marié. Une maîtresse qui n’était pas libre mais qui, quelques années après le mariage de Jean-Jacques, a quitté son conjoint. Elle a alors demandé à celui qui avait été son amant, à maintes reprises, de quitter lui-même sa conjointe. Mais Jean-Jacques n’a pas quitté son épouse. Il a continué de faire l’amour fréquemment avec Stéphanie, ils se sont appelés quasiment tous les jours, ils sont partis ensemble en vacances quelques fois. Il a connu la fille de son amante, elle a connu les enfants de son amant, mais celui-ci n’a pas renoncé à sa vie familiale et conjugale. Stéphanie en a profondément souffert, elle m’a dit ne jamais avoir compris pourquoi il s’était marié, pourquoi il avait continué à la fréquenter et surtout pourquoi il n’avait jamais quitté son épouse. Pourtant, cette dernière a été mise au courant de leur liaison par une personne restée anonyme, puis par la découverte de preuves. Malgré la crise conjugale que cette révélation a produite chez Jean-Jacques, il n’a ni divorcé, ni quitté son amante. Il a certes garanti à sa conjointe qu’il ne la verrait plus mais, après quelques mois de prise de distance avec Stéphanie, il l’a recontactée et cette dernière, amoureuse, a repris sa liaison avec lui.

Stéphanie interprète les souffrances psychiques et physiques qu’elle subit depuis de nombreuses années (épisodes dépressifs, mobilité réduite « inexpliquée », problèmes d’articulations...) comme ayant un lien avec son histoire d’amour secrète, qu’elle juge toxique. Elle a suivi une psychanalyse, a consulté des psychologues, mais selon elle, « rien n’y fait ». Lorsque je l’ai rencontrée, en 2011, elle ne voyait plus Jean-Jacques depuis un an mais elle disait toujours l’aimer. Sa douleur était immense car elle savait que jamais cet amour ne saurait être autre chose qu’un jeu :

Jean-Jacques, c’est comme s’il jouait aux gendarmes et aux voleurs. Quand il est avec moi, il est là, il joue vraiment, il y croit vraiment. Puis, sonne la fin de la récréation, il rentre chez lui et il m’oublie. Je n’existe que durant le jeu.(Stéphanie, automne 2011.)

Jean-Jacques a commencé à cultiver son jardin secret le jour de ses noces, avant 30 ans, et sans doute d’autres personnes s’engagent ainsi dans une vie conjugale doublée d’une autre vie amoureuse à un âge bien antérieur à ce que l’on nomme le « milieu de vie ». Cependant, l’histoire de Jean-Jacques est singulière dans cette enquête et il est probable qu’elle corresponde à une autre problématique que celle de la transgression de la norme de véracité et d’exclusivité dans le couple, qu’elle soit même le produit d’une socialisation secondaire spécifique. En revanche, du côté de Stéphanie, on retrouve des éléments communs avec d’autres histoires de femmes : l’amorce d’une relation extraconjugale, la désunion ou le divorce d’avec le conjoint et la poursuite de la relation avec l’amant resté marié, dans l’ombre. Le parcours de Stéphanie est relativement typique de ce point de vue. Il s’agit d’une femme célibataire, maîtresse d’un homme marié, souffrant de cette situation.

Pour toujours dans le cœur de l’homme marié

Si dans les premiers mois de la liaison les hommes n’écartent pas l’éventualité de « refaire leur vie » avec leur amante, le constat de leur propre incapacité (selon leurs termes) de se séparer de leur épouse installe progressivement cette idée dans la catégorie des rêves déraisonnables qu’ils ont eus au cours de leur vie et qu’ils ont eu raison de ne pas réaliser. Il s’agit d’un processus sociopsychique, connu dans le domaine des sciences humaines, qui « vise » à permettre la mise en cohérence de soi comme individu doué de raison en « ajustant » les pensées aux actes et non l’inverse, comme le veut la vulgate ordinaire. S’installant dans une double vie qu’ils n’avaient pas prévue dans leurs orientations existentielles, les hommes élaborent sans grande difficulté (hormis durant des périodes de « crises » conjugales ou de « ruptures » avec l’amante) une image de soi comme multipartenaire, s’orientant vers une bigamie clandestine assumée.

En cessant progressivement de voir en l’amante la femme avec laquelle on voudrait partager sa vie et en commençant à la percevoir comme la femme secondaire avec laquelle s’instaure un simili de conjugalité avec des rites, des souvenirs communs, des discordes et parfois une absence de désir, les représentations que les hommes ont de leur maîtresse prennent un tournant qui les fait passer d’une image d’eux-mêmes comme « homme ne pouvant quitter sa femme pour une femme aimée » à une autre comme « homme ayant une compagne officielle et une femme secondaire ». Cette image de soi n’a pas vraiment d’équivalent féminin car, comme nous l’avons vu précédemment, le « clivage » entre les femmes constitue un obstacle à la constitution d’une image positive de soi comme femme pluri-amoureuse ou multipartenaire.

Ce processus de transformation des représentations de la relation chez les hommes n’est toutefois pas univoque ni linéaire : même après plusieurs années, il arrive que les premiers émois qui laissaient présager un passage de la clandestinité à l’officialité refassent surface. Cela étant, avec le temps, quel que soit le degré de conviction intime des hommes qu’ils ne quitteront pas leur épouse pour la femme devenue leur maîtresse, la persistance d’une situation duale se traduit par l’abandon de toute rêverie de « vie à deux » avec l’amante. Cette dernière, chemin faisant, s’inscrit ainsi durablement, à son corps défendant, dans un « statut » de maîtresse. On a affaire à l’établissement d’une relation qui, de « conjoncturelle » et « transitoire », passe à « installée » et « ritualisée » : les rôles se définissent, se figent, les pratiques et les discours également : progressivement se met en place un couple clandestin avec une « culture propre » et pour lequel le terme « aventure » semble de moins en moins adéquat. Au cours des années, les tiraillements internes, comme ceux qu’a vécus Jérôme par exemple (voir en annexe 1), s’estompent et laissent place à un certain « équilibre » dans lequel chaque femme est « à sa place ». Concernant les femmes, on observe un processus similaire, qui se traduit par une installation dans une situation où la place de la « maîtresse » provoque de moins en moins de souffrance et de résistance.

Le charme discret de l’inégalité entre les sexes

Légalement, les discriminations et les inégalités de genre sont sanctionnées. Socialement, la norme égalitaire domine dans le discours public, qu’il s’agisse des sexes ou des préférences sexuelles. À l’intérieur des milieux sociaux relativement dotés en capital culturel, le discours égalitariste est aussi prédominant, en ce qui concerne les hommes et les femmes : droits égaux, autonomie, implication du père dans le soin aux enfants, implication de la mère dans des activités professionnelles. Telles sont les conceptions légitimes du couple dans ces milieux sociaux (Kaufmann, 1993). Cependant, « égalité » ne signifie pas « indifférenciation » des sexes, comme nous l’avons vu. Notre société est, comme plusieurs sociologues le constatent, culturellement différentialiste, légalement égalitaire et socialement inégalitaire (Maruani, 2005 ; Tahon, 2007).

L’idée que les partenaires sont égaux se place du côté du partage des tâches domestiques et, éventuellement, de la contribution matérielle au foyer. Mais une certaine inégalité des corps, notamment en termes de puissance et de capacité d’engendrement, n’est absolument pas mise en question dans ces conceptions contemporaines du couple. De la même manière, la sexualité n’est pas pensée comme un terrain dans lequel une certaine égalité entre partenaires devrait intervenir. Enfin, où entendrait-on ou lirait-on que les hommes et les femmes sont égaux en jouissance, désirs, plaisirs... et en amour ? Quelle loi, quel décret, quelle mobilisation politique aurait pour objet de rendre hommes et femmes égaux dans leur manière d’aimer, de s’aimer et de prendre soin de soi et d’autrui dans la sphère intime ? Aucun. La notion d’égalité est une notion politique, ne l’oublions pas. Elle ne pénètre pas l’espace de l’intimité des corps et des affects qui demeure profondément travaillé par les conceptions différentialistes des sexes, lesquelles ne s’embarrassent pas de la question de l’égalité. Les différences perçues comme naturelles entre les hommes et les femmes posent-elles un problème social ou politique quand il s’agit d’amour ? Et d’amour clandestin de surcroît ? La réponse est non.

Dans l’amour et la sexualité, l’injonction d’égalité, de symétrie dans les modalités d’implication, les attendus ou les investissements personnels (de tout ordre) n’a pas sa place. Bien au contraire, il est plutôt admis qu’en amour, il y aurait un partenaire « plus amoureux que l’autre », « plus dépendant que l’autre », « plus impliqué que l’autre ». Si nombre de publications destinées à un grand public se donnent pour mission d’« aider » le « dépendant » ou le « dominé », autrement dit « celui qui souffre » en amour à œuvrer pour se mettre sur un pied d’égalité avec son partenaire, c’est le plus souvent en préconisant une « prise d’autonomie », une « prise de distance », ou en montrant à l’autre que l’on n’a pas besoin de lui. Que ces conseils fonctionnent ou non, il n’en demeure pas moins que la dissymétrie en amour est une affaire entendue.

Dans l’univers des amours clandestines, nous avons ainsi vu que la souffrance amoureuse se décline au féminin. Bien évidemment, les hommes manifestent des malaises, des angoisses et un sentiment d’abattement, mais ceux-ci concernent leurs difficultés à conduire de front deux relations avec des femmes qui, dans de nombreux cas, ont des attentes assez proches l’une de l’autre en termes d’implication masculine. Les souffrances des maîtresses sont expliquées par les femmes elles-mêmes comme l’expression de leur propre dépendance vis-à-vis d’un homme dont l’implication et les rétributions affectives, ou plus largement symboliques (reconnaissance sociale par exemple), apparaissent comme inférieures à « leurs besoins » ou à leur « dignité ».

Toutefois, comme le montre la sociologue Sonia Dayan-Herzbrun, une femme peut tirer des gratifications non négligeables de sa relation intime avec un homme : la satisfaction du désir hétérosexuel est en effet souvent rattachée à l’acceptation volontaire, pleinement assumée, d’une position d’infériorité vis-à-vis du partenaire « mâle » (Dayan-Herzbrun, 1982). Le dévouement, la compassion, la remise de soi, la discrétion, qualités traditionnellement associées à la féminité, trouvent dans les amours clandestines un terrain propice à leur expression, même si les femmes se défendent de « rechercher » une domination masculine. Il se trouve que le système érotico-sexuel hétéronormatif prend appui sur cette dernière. Par conséquent, il y a tout lieu de penser que les jardins secrets, en dérogeant aux normes conjugales dominantes d’exclusivité et de véracité, s’émancipent aussi des injonctions contradictoires auxquelles sont soumis hommes et femmes dans le couple amoureux contemporain où le désir hétérosexuel « doit » se conjuguer avec une égalité des partenaires.

L’histoire de l’érotisme entre hommes et femmes n’est pas celle des luttes pour l’égalité, et les dispositions mentales et corporelles élaborées dans les primes socialisations ne sont pas pour tous et toutes, à tout moment et en tout lieu, fondées sur un modèle de couple cohabitant, fidèle, amoureux et fécond, comme le veut le modèle de couple de type conjugaliste (Verjus, 2010). Ce dernier se déploie autour de l’idée d’un partage égalitaire mais non moins sexué des tâches domestiques et d’une conciliation harmonieuse et heureuse, pour les femmes, entre la vie professionnelle et la vie familiale. Il s’articule avec le modèle de la sexualité conjugale. Un autre modèle de relations amoureuses et érotiques hétérosexuelles est aujourd’hui valorisé dans certaines sphères sociales aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Il s’agit d’un modèle que l’on pourrait appeler « pornographique », qui a fait son entrée récemment dans l’univers des relations ordinaires entre les sexes. Ici, les principaux attendus sont une vigueur sexuelle sans faille de la part des hommes et des appétits sexuels insatiables de la part des femmes, des orgasmes féminins manifestes (réels ou simulés), parfois des pratiques étiquetées comme « sadomasochistes » ou des rapports avec plusieurs partenaires. Les amours extraconjugales, notamment quand elles sont organisées par des individus tous deux mariés, sont largement fondées sur ce dernier modèle qui renvoie, pour sa part, à une « sexualité individualiste ». Bien évidemment, comme nous l’avons vu, les femmes peinent à se maintenir dans ce modèle directement issu du patriarcat. Mais la domination masculine étant au fondement de l’amour romantique, la sexualité de type pornographique et la mise au second plan de l’égalité entre les sexes procurent certaines satisfactions aux femmes, dans la mesure où elles sont socialement disposées à être ravies (aux deux sens du terme) par un homme. La passion amoureuse masculine aujourd’hui ne se traduit plus, comme autrefois, par le rapt ou l’enlèvement (autrement dit par l’agression directe) de la femme désirée. Elle prend en effet l’allure du ravissement amoureux et de la séduction substituant la domination physique et brutale par la domination mentale ou affective. Selon l’historien André Rauch, dire « je t’aime » chez les hommes (ou du moins certains d’entre eux) enferme subtilement l’autre dans les mailles d’un filet tissé par la fascination et favorisant sa soumission et sa docilité (2009).

L’amour des hommes mariés pour des femmes qui ne sont pas leurs épouses semble renforcer les capacités d’appropriation sentimentale de ces dernières. Le plus grand succès de ces femmes serait de devenir le seul et unique objet d’attention et de soins d’un homme. Leur réussite serait aussi d’avoir un compagnon idéal qui soit tout à la fois un bon amant, un bon mari, un bon père, un bon ami, à l’image des stéréotypes qu’elles ont incorporés, comme les autres femmes, à l’intérieur de leur socialisation sexuelle prenant appui sur un idéal masculin véhiculé principalement par la littérature et les médias. L’abnégation, la patience et le renoncement des femmes sont mis à l’épreuve dans nombre de relations extraconjugales. Les femmes semblent consentir à des « sacrifices » (elles parlent de leur souffrance) avec l’idée que leur courage et leur ténacité sont le prix d’un bonheur ultérieur, celui d’un couple officiel avec l’homme qu’elles aiment.

À la différence de ce qui se passe pour les hommes dont les socialisations sexuelles proposent au moins deux figures féminines (« la mère » et la « putain »), les femmes sont socialisées pour la recherche d’un seul et unique homme qui remplirait toutes les fonctions sexuelles et affectives. En outre, dans ce schéma traditionnel de genre, une « vraie femme » se réalise pleinement grâce à la reconnaissance masculine (Löwy, 2006). Les maîtresses en souffrance ont conscience de l’emprise de leur amant sur leur vie, leur avenir, leurs choix (Garcia, 2015 a, p. 123-124). Elles expriment leur volonté de sortir de ce qu’elles appellent « une cage dorée », une « spirale infernale » ou un « piège », notamment lorsqu’elles sont célibataires et que l’idéal amoureux est un obstacle à la recherche d’un ou de plusieurs autres hommes parallèlement à l’homme aimé. La situation des femmes mariées impose, de fait, une pluralité de figures masculines. Cependant, cette diversification des investissements affectifs et sexuels, la plupart du temps non choisie mais consentie, heurte souvent violemment les idéaux amoureux des femmes mariées et il n’est pas rare qu’elles se séparent de leur conjoint pour entrer en cohérence avec elles-mêmes, autrement dit avec les normes qu’elles ont incorporées au cours de leur socialisation de genre.


https://books.openedition.org/pul/24313
Certains hommes possèdent une perle précieuse... mais ils préfèrent aller jouer avec des cailloux...
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Sans Prétention
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Re: Amours clandestines : Résistances et souffrances féminines

Message par Sans Prétention »

Super enquête ! :super:

En espérant que ce soit lu. En tous cas, plus que "Cosmopolitan". :vache:
Il existe pour chaque problème complexe une solution simple, directe et fausse (H.L. Mencken)
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Sans Prétention
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Suite : Amour viril

Message par Sans Prétention »

L’homme, son épouse et sa maîtresse

Charles*, marié et sexuellement actif

Je viens d’une famille modeste. Mon père était camionneur et ma mère était secrétaire mais elle n’avait pas été très scolarisée. À l’époque, on n’avait pas besoin d’aller beaucoup à l’école pour avoir ce genre de poste. Mais, moi, je suis allé dans une école d’ingénieur et je crois que j’étais le premier dans la famille à faire des études. Cela avait été tout un événement ! Personne, dans les connaissances de mes parents, n’avait un enfant qui était allé à l’université ou dans une grande école. Pour moi, finir ingénieur, c’était une fierté qui a été partagée par toute la famille. Mes parents sont toujours ensemble. Ils ont fêté l’an dernier leur anniversaire de mariage. Je ne pense pas que c’était l’amour fou entre eux [sourire] mais ils n’étaient pas non plus chacun de leur côté. Ils avaient chacun leur rôle et ils ont duré toute leur vie. Comme beaucoup de couples qui sont encore ensemble, ils vont te dire qu’ils ont connu des périodes difficiles mais que finalement, ils sont passés par-dessus. Mais, comme mon père était camionneur, il n’était pas toujours là. Je n’ai pas connu la vie de famille typique où tout le monde prend son repas du soir ensemble. J’ai deux sœurs dont je suis l’aîné. Je faisais beaucoup de sport, la vie était facile, je ne peux pas dire que j’ai eu des complications dans ma vie. (Charles, printemps 2014.)

Charles dit avoir eu une enfance heureuse. Mais il explique qu’un déménagement à l’adolescence depuis son village vers une grande ville a constitué un moment difficile, car il a dû couper les ponts avec tous ses amis d’enfance. Il dit ne s’être plus jamais fait de vrais amis ensuite. Cela étant, à 17 ans, il rencontrait celle qui allait devenir son épouse et mettait ainsi fin à son relatif isolement : les amis de sa petite amie devinrent les siens, ce qui ne lui plaisait pas vraiment car il se sentait dépendant du cercle de son amoureuse. Il explique aussi qu’il n’avait pas eu de petite amie avant elle ; il a donc épousé la première femme qu’il a rencontrée. D’après lui, ce fut peut-être une erreur qui expliquerait que, des années plus tard, il ait eu envie de connaître d’autres femmes pour se faire « une meilleure idée de ce qu’il voulait ».

Ingénieur, marié à 20 ans avec un premier enfant à 21 ans et un second à 23 ans, Charles devint PDG d’une grande entreprise avant 30 ans. Durant des années, son seul but dans la vie a été de s’occuper de sa famille et de travailler. Il se définit comme un « gars très responsable ». Il pense aujourd’hui qu’il s’est un peu oublié en devenant père de famille et manager très jeune. Durant dix ans, il dit avoir travaillé très dur pour s’en sortir financièrement et arriver au poste qui l’intéressait. Mais, une fois que sa vie professionnelle et sa situation financière sont devenues plus confortables, il a commencé à se questionner sur son avenir.

À 38 ans, il a ainsi commencé à considérer que sa vie sexuelle était insatisfaisante. Après avoir longuement tergiversé, cet homme éduqué dans le respect du mariage et de la famille, catholique pratiquant, a eu une aventure avec l’une de ses collègues et s’est inscrit sur un site de rencontres. Dans un premier temps, il voulait « voir comment cela se passait ». Mais, rapidement des occasions de rencontres galantes se sont présentées à lui et il a pris des rendez-vous avec des femmes célibataires. Au bout de quelques semaines de fréquentation du site, Charles avait trois maîtresses régulières. Six mois après avoir commencé à tromper sa femme, il décida de la quitter : il s’était rendu compte qu’il ne voulait pas finir sa vie avec elle et, considérant que leurs enfants étaient grands (14 et 16 ans), il demanda le divorce.

La période de séparation s’est avérée plus douloureuse et difficile qu’il ne l’avait imaginée, bien qu’il n’ait connu aucun problème matériel. Il s’était entendu avec son épouse pour qu’elle ait la garde des enfants, une pension alimentaire importante qui lui permettait de ne pas travailler si elle le souhaitait et la maison familiale. À la suite de son divorce, Charles déménagea et s’installa dans un luxueux appartement à Paris. Cependant, la solitude lui pesait et les amantes de passage ne satisfaisaient pas son besoin de compagnie. Il décida alors de s’engager avec l’une de ses maîtresses. Parmi les trois femmes avec lesquelles il avait maintenu des relations régulières, il choisit Agnès, après mûre réflexion. Il n’était pas plus amoureux d’elle que des autres mais le statut social d’Agnès était le plus élevé, son niveau d’instruction également et elle partageait avec Charles un même goût pour le sport et les sorties culturelles.

Quelques mois après s’être engagé auprès d’Agnès, Charles, qui n’avait pas choisi sa maîtresse en fonction de son appétence pour le sexe, estima, comme avec sa première femme, que ses besoins en la matière n’étaient pas satisfaits. Cependant, ayant vécu un divorce douloureux et souhaitant avoir une vie conjugale et familiale stable, il décida de ne pas quitter sa nouvelle compagne et de prendre une maîtresse pour combler les manques qu’il éprouvait dans son couple. Il recontacta donc Marta, l’une des deux autres femmes qu’il fréquentait clandestinement à la fin de son premier mariage et avec laquelle il s’entendait bien sexuellement.

Elle était célibataire, alors c’était pratique d’aller chez elle. Et avec elle, ça a duré trois ans et demi durant la première période. C’était hyperfacile : on se voyait régulièrement, une à trois fois par semaine et, de l’autre côté, j’avais une stabilité personnelle. Donc, le fait d’avoir un endroit avec une relation solide, normale satisfaisait le côté social et pour le côté sexuel, j’allais ailleurs. (Charles, printemps 2014.)

Pendant un peu plus de trois ans, Charles sépare ainsi sa vie sociale et conjugale de sa vie sexuelle et amoureuse. En effet, s’il ne se dit amoureux d’aucune des deux femmes, il explique néanmoins avoir, à certaines périodes, éprouvé des sentiments forts pour Marta. Il explique d’ailleurs que cela avait des répercussions positives dans son couple puisque, d’après lui, les deux relations étaient en symbiose : quand il avait des problèmes avec sa maîtresse, il en avait, par voie de conséquence, avec sa compagne et inversement, lorsqu’il vivait de périodes idylliques avec Marta, il était heureux avec Agnès. Selon lui, la relation secondaire impactait directement la relation primaire. Plusieurs fois, les amants se sont quittés car Marta, amoureuse de Charles, supportait mal sa position de maîtresse et l’absence de projets d’officialisation de leur relation. Lors de ces ruptures, que les amants appelaient leurs « quarantaines », Charles se rendait sur un site de rencontres et fréquentait d’autres femmes jusqu’à ce que la relation avec Marta reprenne. Il vivait cependant ces ruptures dans la douleur, expérimentant le manque laissé par l’absence de Marta. Parfois, les aventures engagées durant les périodes de ruptures se poursuivaient quelque temps alors qu’il avait repris sa liaison.

La relation avec Marta était suivie : ils se voyaient chez elle pour quelques heures ou une nuit, une à trois fois par semaine, ils réalisaient des petits voyages ensemble et partageaient beaucoup de leurs joies et de leurs peines. Par exemple, lorsque Marta a perdu sa mère, Charles s’est rendu aux funérailles. Par ailleurs, Marta a occupé, ponctuellement, un rôle de quasi-compagne, s’occupant des repas et autres affaires domestiques lors des visites de Charles. Marta a souvent fait part à Charles de sa douleur face à l’impossibilité de « passer à autre chose » avec lui mais celui-ci lui répondait inlassablement que si elle voulait avoir une vie amoureuse officielle – ce qu’il lui recommandait – il fallait qu’elle change de partenaire car pour lui, les choses étaient claires depuis le départ : il ne quitterait pas sa compagne.

Ce qui est le plus difficile dans l’infidélité, c’est l’inégalité : une personne qui est en couple avec une autre personne qui n’est pas en couple. Côté social, culturel, tout allait bien [avec sa compagne]. Côté familial aussi mais côté sexuel, non. Ce qui est arrivé, c’est que la relation avec cette personne devenait de plus en plus lourde parce qu’elle devenait insistante pour que je laisse ma conjointe alors qu’il n’en avait jamais été question. Alors, je me suis réinscrit sur un site de rencontres pour trouver quelqu’un de marié. J’ai trouvé, mais au bout de huit mois, cette personne a laissé son conjoint. C’est une femme qui n’était pas aimée, ni appréciée par son conjoint et quand on a commencé à sortir ensemble, ça a été l’explosion. L’amour qu’elle n’avait jamais vécu, la sexualité qu’elle n’a jamais connue et ça a été trop. Elle a quitté son couple. Je me suis donc retrouvé de nouveau avec une partenaire célibataire. (Charles, printemps 2014.)

Charles rompt donc avec cette femme et reprend sa liaison avec Marta.

Au cours des nombreux échanges épistolaires que nous avons eus, Charles m’a confié qu’il ne savait pas s’il était amoureux de Marta bien qu’il éprouvât une grande affection pour elle. Il pense que c’est peut-être de l’amour. Il la décrit comme drôle, extravertie, sympathique et excellente partenaire sexuelle. Malgré tout le charme qu’il lui trouve et leur grande compatibilité sexuelle, elle n’est, d’après lui, ni assez instruite, ni assez sportive pour qu’il envisage de s’unir avec elle. Au moment de l’entretien, Charles n’était pas non plus certain d’avoir aimé Agnès.

Au printemps 2013, Agnès reçoit une lettre anonyme dans laquelle on lui explique que son mari entretient une liaison avec l’une de ses secrétaires. Quelque temps auparavant, parallèlement à sa relation avec Marta, Charles avait en effet entrepris une liaison avec l’une de ses subalternes. Il ne sait pas qui a envoyé le courrier qui dénonce son infidélité et, face aux questions d’Agnès, il avoue son aventure au bureau. Agnès est profondément blessée et ne comprend pas ce qui s’est passé. Elle dit à Charles qu’en ce qui la concernait, leur vie conjugale était parfaite ; elle se sent désorientée et le comportement de son conjoint lui échappe. Charles lui explique que le problème venait selon lui de leur sexualité, sur laquelle elle détenait le pouvoir : quand elle en avait envie, ils avaient des rapports ; quand elle n’en avait pas envie, ils n’en avaient pas. Il précise qu’il avait décidé, après son divorce, que sa sexualité n’appartiendrait plus jamais à personne d’autre que lui.

Je trouve qu’il y a beaucoup de femmes qui jouent avec la sexualité de leur conjoint. Si ça les tente, elles veulent et si cela ne les tente pas, le mari est obligé de renoncer à la sexualité. Je me suis rendu compte de ça et je me suis dit que plus jamais ma sexualité n’appartiendrait à personne. C’est personnel. Je ne la donnerai plus à personne. (Charles, printemps 2014.)


Après plusieurs longues discussions, Agnès propose à Charles d’avoir plus fréquemment des rapports sexuels avec lui, de s’impliquer plus fortement dans leur sexualité et en contrepartie, elle lui demande de mettre fin à ses infidélités. Charles promet à Agnès de ne plus la tromper. Pendant plusieurs semaines, leur vie amoureuse et sexuelle devient très riche et tous les deux se réjouissent de ce renouveau dans leur couple. Mais, Charles cède de nouveau aux avances de sa secrétaire. Il couche avec elle et Agnès l’apprend. La désillusion et le sentiment de trahison de cette dernière sont immenses. La crise conjugale prend alors une ampleur sans précédent et met fin à leur union. Charles quitte le domicile commun pour s’installer dans un nouvel appartement.

Au cours de notre entretien, Charles déclare qu’il ne sait pas pourquoi il a trahi sa parole alors que sa sexualité avec Agnès n’avait jamais été aussi satisfaisante. Il pense qu’au fond de lui, il voulait mettre fin à leur relation, qu’il en avait assez de la vie qu’il menait et qu’il n’a rien fait pour améliorer sa vie avec Agnès. Il rapporte qu’au cours des conversations qu’il a eues avec elle, depuis leur rupture, elle lui a confié qu’elle éprouvait de la honte : la honte d’avoir été trompée, la honte de n’avoir rien vu. Certainement, la honte de s’être fourvoyée.

Mais Charles ne comprend pas ce sentiment de honte et pense que ses difficultés sont davantage dues à sa situation matérielle, qui s’est un peu dégradée depuis leur rupture. Il n’exprime ni regrets, ni culpabilité, ni honte, ni haine, ni colère. Il est calme et serein en apparence et explique son histoire principalement par le fait qu’il a une libido plus importante que la plupart des gens. Cependant, sur les conseils d’Agnès qui lui a dit « qu’il était malade », il suit depuis quelques mois une psychothérapie dont il dit être curieux de la suite. Lors des semaines qui suivent la séparation, Charles ne regrette pas sa compagne mais la solitude lui pèse. Il s’inscrit alors de nouveau sur un site de rencontres et fait la connaissance de Valérie. Elle a dix ans de moins que lui, une fille de 11 ans, elle est divorcée et elle lui plaît. Ils partagent une même passion pour le sport et la nature ; ils s’entendent, d’après lui, très bien sexuellement.

La première fois que j’ai interviewé Charles, cela faisait six semaines qu’il sortait avec Valérie. Quelques mois plus tard, il était toujours avec elle. Il ne parlait pas d’amour mais estimait que leur entente était toujours aussi bonne, notamment au niveau sexuel :

Lorsque j’avais rencontré Agnès, la précédente, au début, tout était bien puis progressivement, la sexualité est devenue moins importante. Alors, j’ai beaucoup réfléchi avant de m’engager avec Valérie. Elle a une libido très importante mais je n’ai pas voulu faire la même erreur, alors j’ai voulu évaluer tout l’aspect sexuel et relationnel avant de m’investir. On a eu une bonne discussion et j’ai décidé de lui expliquer tout ce qui s’était passé dans mon couple et pourquoi ça n’avait pas fonctionné. Je me suis dit : « Vaut mieux lui dire plutôt qu’elle l’apprenne dans quelques mois par un autre réseau et que pour elle, ce soit un élément majeur qui fasse qu’elle pense que ça ne fonctionnerait pas. » [Je lui demande ce que Valérie en a dit.] Elle a été très surprise que j’ai fait ça, elle ne pensait pas que j’étais le genre de personne à faire ça [il est gêné]. Je suis quelqu’un de timide et de réservé et la timidité, ça reste en nous pour toujours, on apprend seulement à la contrôler. Mais je lui ai expliqué que finalement, les personnes qui ont l’intention d’avoir une relation extraconjugale, c’est très facile aujourd’hui avec la technologie, que l’on n’a pas besoin d’être extraverti pour ça. On peut être timide et fréquenter beaucoup de femmes grâce aux sites de rencontres. Mais on ne peut pas dire que cela ait rendu ma vie facile et donc, je me suis dit que je me donnais pour objectif de l’éviter. L’avenir dira. Mais disons que je ne vais pas faire exprès pour rencontrer quelqu’un, je ne vais pas aller sur Internet par exemple. (Charles, été 2014.)

Cependant, Charles craignait que son passé d’infidèle ne le conduise, malgré tout, à tromper Valérie un jour ou l’autre, si l’occasion se présentait. Au printemps 2015, j’ai recontacté Charles pour savoir où en était sa nouvelle vie conjugale. Il m’a dit qu’il poursuivait sa relation avec Valérie et que tout allait bien avec elle. Lorsque je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de Marta, il m’a dit qu’il avait passé une nuit avec elle, quelques semaines auparavant. Il m’a expliqué qu’elle l’avait contacté et qu’il avait voulu la voir par curiosité, pour voir ce qui allait se passer. Marta n’est au courant ni de sa séparation d’avec Agnès, ni de sa nouvelle vie conjugale. Charles est donc allé la voir comme si rien n’avait changé et ils ont fait l’amour. À la fin de ce dernier entretien, Charles m’a demandé si je pouvais l’éclairer sur les motivations de Marta qu’il ne comprenait pas. Son questionnement tournait autour du fait que, selon lui, elle savait pertinemment qu’il ne s’unirait jamais avec elle officiellement et que malgré tout, elle continuait de l’aimer et de vouloir le voir. Cela semblait être une véritable énigme pour Charles. Hélas, je n’ai pu lui apporter aucune réponse. En revanche, il n’a fait aucun commentaire sur le fait que Valérie n’était pas informée de sa visite à Marta.


La « maman » et la « putain »

La place de Marta dans la vie de Charles n’est pas singulière. Le comportement de celle-ci non plus. Dans les discours des hommes, la différenciation observée entre leurs maîtresses – qu’ils décrivent comme intéressées par le sexe et sexuellement disponibles – et leurs épouses – dont ils disent qu’elles ne sont pas assez actives sexuellement – n’est pas sans rappeler le double standard sexuel des bourgeois du xixe siècle. Dans leur jeune âge, ces derniers identifiaient les jeunes filles auxquelles ils faisaient la cour à la pureté, tout en fréquentant, parallèlement à leurs amours romantiques, des prostituées, des cousettes ou des grisettes, qu’ils abandonnaient (parfois seulement provisoirement) pour épouser l’héritière de bonne famille. Après le mariage, beaucoup de ces hommes continuaient d’entretenir une « fille » (Corbin, 1987, p. 860). Le système patriarcal multiséculaire, bien qu’ayant évolué au fil du temps, bien que présentant différents aspects selon les contextes, instaure dans les représentations, les pratiques et les institutions une frontière entre les « femmes vertueuses » et les « femmes de petite vertu », entre une « épouse » et une « fille ». Cette séparation a été conceptualisée, au début du xxe siècle, sous le terme de « clivage » par Sigmund Freud, qui l’expliquait comme un symptôme névrotique ne concernant, d’après lui, que quelques hommes (Freud, 1905, 2014).

Or les recherches en sciences humaines et sociales montrent d’une part que tous les hommes – et pas seulement une minorité –, à des niveaux divers et selon des modalités différentes, sont concernés par ce clivage, mais d’autre part que les femmes sont aussi travaillées par lui, quel que soit leur milieu social. Certaines incarnent des figures féminines connotées négativement, à travers la prostitution (réelle, métaphorique, virtuelle...) par exemple ; d’autres symbolisent des figures considérées comme positives à travers la « féminité mascarade » (paraître féminine) ou le maternalisme (dévouement à la maternité) (Lemoine-Luccioni, 1976). Mais, d’une manière générale, la plupart des femmes sont aux prises avec des injonctions sociales contradictoires (être sexy et mère ; épouse et sexuellement disponible ; active professionnellement et gardienne du foyer, etc.). Ce clivage produit chez les femmes des ambivalences sociales et psychiques générant des tensions intérieures largement renforcées par des discours médiatiques, notamment ceux de la presse féminine, qui somment leurs lectrices d’être à la fois une « bonne mère » et une « bonne professionnelle », attirante tout en se présentant comme respectable, sexuellement entreprenante tout en fondant un couple stable...

La psychologue Gail Pheterson a montré que toutes les femmes sont soumises à une menace symbolique permanente d’être stigmatisées comme « putain », menace analogue à celle du viol (1995, 2001). Il s’agit d’un processus multiséculaire de contrôle du corps et du comportement des femmes, inscrit dans les logiques de la domination masculine propres aux sociétés patriarcales. Sa fonction sociale est d’empêcher les femmes d’accéder à l’autonomie sexuelle tout en les divisant en deux groupes adverses, les « putains » et les autres. Chez les maîtresses d’hommes mariés, la tension générée par le classement social des femmes selon leur vertu, autrement dit leurs comportements sexuels et leur rapport à la maternité et à la conjugalité, est omniprésente dans les discours. Ces femmes qui aiment des hommes mariés sont aux prises avec d’une part, une idée de l’amour qui justifie « toutes les folies » et d’autre part, la crainte de tenir, malgré elles, un rôle de femme de petite vertu auprès de leur amoureux.
Ne pas devenir une « pute gratuite »

Il est 22 h 28, j’écoute d’une oreille France Inter, une émission sur les prostituées qui essaient de sortir de ce monde glauque. Magnifique émission, témoignages, avec des similitudes avec les maîtresses libres, dans le sens où on se sacrifie à l’autre, on donne le pouvoir à l’autre, on ne sait pas prendre réellement soin de soi, jusqu’au jour où... soudain... [cette femme fait ici référence implicitement à des échanges sur le blog encourageant les maîtresses d’hommes mariés à quitter ces derniers.] Et moi je me dis que trop souvent, pour discuter avec plein d’hommes sur un site de rencontres adultères, les maîtresses sont des « call-girls gratuites » pour eux... Ou des putains (j’emploie ce mot avec beaucoup de respect et de tendresse) à l’ancienne, romantiques, comme dans les bordels avec dentelles et musique et hygiène garantie, mais franchement il faut que nous arrêtions de leur rendre la vie si facile aux hommes mariés... Enfin, nombre d’entre nous sommes sur la voie de la sérénité. (Propos recueillis sur le site Marié mais disponible, octobre 2014.)

Une autre femme écrivait, deux ans auparavant, sur le même site : « Pas de nouvelles pendant une ou deux semaines, rien de rien, puis tout à coup un SMS me demandant si je suis libre telle soirée. Je me fais l’effet d’être une escort girl (c’est plus joli comme nom que pute). » (Mars 2012.)

Que ce soit dans les entretiens ou sur les blogs, la crainte de tenir un rôle de prostituée auprès de l’homme qu’elles aiment revient souvent et constitue une source d’angoisse importante chez les femmes, qu’elles soient mariées ou non. Il n’est guère étonnant que cette question de la place de la maîtresse dans une telle configuration se pose en ces termes pour ces femmes qui n’ont pas choisi délibérément de « rester dans l’ombre ». En effet, la primauté explicite des rapports sexuels comme fondement des relations extraconjugales conduit les femmes à être particulièrement attentives à satisfaire sexuellement leur partenaire car depuis des siècles, les femmes ont intériorisé les désirs masculins et s’efforcent de les satisfaire (Knibiehler, 2002). Or, lorsque leurs « besoins » affectifs ne sont pas reconnus ou satisfaits par l’homme, cette attention les renvoie symboliquement aux relations prostitutionnelles et génère un sentiment d’humiliation spécifique.

D’ailleurs, au fil du temps, les femmes, qu’elles soient mariées ou non, qu’elles aient d’autres partenaires sexuels ou non, proposent des sorties sans lien direct avec la sexualité à leur amant. Karine raconte ainsi avec une certaine tristesse que si elle ne proposait pas autre chose que des rendez-vous « pour coucher », ils ne feraient « que ça ». Elle explique qu’il était important pour elle que Gaël ne la voie pas uniquement pour avoir des rapports sexuels. Elle précise qu’avant d’accepter d’avoir un rapport sexuel avec lui, elle s’était assurée qu’il ne la prenait pas « pour une pute ». Pour tester la moralité de son amant, elle l’avait mis à l’épreuve en l’invitant plusieurs fois dans un appartement prêté par sa sœur, seul à seul, sans avoir de contacts charnels. Une fois rassurée sur le fait qu’il ne la fréquentait pas pour « s’amuser », elle avait accepté des relations sexuelles avec cet homme.

En ce qui concerne les maîtresses « libres », l’absence de terme spécifique socialement admis pour nommer un homme marié avec lequel une femme célibataire entretient une relation amoureuse est significative. Sur le site regroupant des centaines de témoignages de femmes dans cette situation, ces hommes sont désignés par l’acronyme MMD pour « marié mais disponible ». Les femmes parlent ainsi de « leur MMD » comme elles parleraient d’un conjoint. Derrière l’absence de terme socialement reconnu pour désigner un homme marié du point de vue de sa maîtresse célibataire se profile sans nul doute le spectre de la relation prostitutionnelle.

Nous pouvons souligner cependant qu’un homme célibataire ayant une relation suivie et exclusive avec une femme mariée ne dispose pas non plus d’un terme spécifique pour désigner cette femme mariée qu’il aime. Le psychanalyste Jean-Michel Hirt, interrogé pour un article du magazine en ligne Marie Claire portant sur cette question, appelle ces individus des « hommes-maîtresses » et les définit comme détenant des qualités qu’il nomme « féminines » : tendresse, attention, etc. J’en ai rencontré (sans jamais pouvoir les interviewer), entendu parler et j’ai lu ici ou là des témoignages de ces hommes « libres » ayant une liaison avec une femme en couple. Mais, à la différence de nombre de femmes dans la même situation, il ne semble pas qu’ils conçoivent cette relation comme un « quasi-couple » qui impliquerait qu’ils s’abstiennent d’avoir des relations intimes avec d’autres femmes. Je peux parler ici par exemple du cas de Marc*, que je connais, avec lequel j’ai eu des échanges. Il est l’amant d’une femme mariée depuis plus de dix ans. Il est fou amoureux de cette femme plus âgée que lui, mariée avec un homme ayant une situation professionnelle bien plus confortable que la sienne. Ce dernier a longtemps rêvé que son amoureuse quitte son mari pour lui mais au fil des années, il a compris qu’il n’en serait pas ainsi. Il a alors vécu, parallèlement à son histoire d’amour, d’autres histoires avec des femmes libres. Cependant, il n’a jamais quitté la femme mariée qui est « l’amour de sa vie ». Il m’a annoncé avoir renoncé à fonder une famille ou à avoir des enfants, comblé, dit-il, par son « amour impossible ». Je ne dirais pas de Marc qu’il est un « homme-maîtresse » car s’il a souffert quelque temps de ne pouvoir vivre au grand jour son amour, il n’est pas fidèle à la femme qu’il aime et en aime d’autres. Il a même connu une histoire de deux ans avec une femme célibataire, avec laquelle il a partagé sa vie tout en continuant de fréquenter la femme mariée. Les maîtresses libres et inscrites durablement dans une relation avec un homme marié, même lorsqu’elles renoncent à l’idée d’un amour officiel, ont parfois d’autres partenaires sexuels que leur amoureux marié, mais cela semble rare (c’est en tout cas ce qui se fait jour dans les discours). En outre, elles ne partagent pas durablement leur vie entre une relation stable avec l’homme marié et d’autres relations longues et amoureuses avec des hommes libres (avec lesquels elles partiraient par exemple en vacances, en week-end, dont elles rencontreraient la famille). Les représentations et pratiques sociales des femmes et des hommes ayant une histoire durable avec une personne mariée (dans le cadre de relations hétérosexuelles) diffèrent fondamentalement les unes des autres.

D’une part, historiquement, le terme « maîtresse » renvoie à des formes de prostitution spécifiques, notamment en ce qui concerne le rapport financier explicite ou implicite entre les partenaires. Au cours des siècles, les hommes appartenant aux groupes sociaux dominants ont entretenu des maîtresses, se faisant souvent un devoir de les mettre à l’abri du besoin, qu’il s’agisse des favorites dans la société aristocratique ou des amantes et autres « danseuses » de la bourgeoisie émergente du xixe siècle. D’autre part, une femme non mariée ayant des rapports sexuels avec un homme dont elle n’est pas « l’officielle » est considérée séculairement dans nos sociétés comme une « pute ». Dans les configurations de genre que représentent les liaisons entre un homme marié et une femme célibataire, le « stigmate de la putain » pèse lourdement sur les représentations des deux sexes.

En effet, l’insistance systématique des hommes sur le fait que leurs amantes soient mariées ou non, sur le respect qu’ils leur portent, le refus de certains d’avoir des relations sexuelles dans des hôtels ou d’utiliser le terme « maîtresse » par exemple, dénotent un malaise concernant la place de ces femmes. Cependant, tous les hommes soulignent les satisfactions sexuelles que leurs amantes leur procurent, certains expérimentent avec elles des pratiques nouvelles, jamais connues avec leur compagne ni avec d’autres partenaires. Sur les blogs, les hommes expliquent volontiers en détail les pratiques sexuelles qu’ils trouvent particulièrement excitantes (comme la fellation) qu’ils ont avec leur amante mais plus avec leur conjointe. D’autres font part de leur découverte de la sodomie et de leur plaisir à donner du plaisir de cette manière à leur partenaire. D’autres encore explorent non seulement des pratiques mais des univers de sexualité qui sont spécifiquement réservés à l’amante : échangisme, usage de sex-toys, visionnage de films pornographiques à deux, pratiques sadomasochistes, etc. La sexualité adultère se décline selon un modèle pornographique qui se conjugue avec le modèle historique de la relation prostitutionnelle. Elle peut, plus ou moins ouvertement, transgresser les normes sexuelles qui régissent la sexualité conjugale de ces hommes mais, dans tous les cas, la sexualité avec l’épouse est différenciée de la sexualité avec la maîtresse par la disponibilité sexuelle de cette dernière et les possibilités d’exploration de pratiques et d’univers sexuels spécifiques.

Les tensions et affrontements que l’appropriation implicite du « stigmate de la putain » implique dans les interactions entre les maîtresses et les hommes mariés sont renforcés par des différends entre des partenaires dont les « orientations intimes » diffèrent. En effet, si les maîtresses « libres » en souffrance semblent résolument s’inscrire dans un « modèle de sexualité conjugale », les hommes qu’elles aiment paraissent être plutôt dans un « modèle du désir individuel ». Celui-ci n’exclut ni les sentiments, ni la durée de la liaison, mais il est fondé sur une approche plus narcissique qu’altruiste de la relation avec la partenaire.

Claire* est l’amante de Jérôme* depuis deux ans quand elle décide de se séparer de son conjoint (qui l’a déjà chassée à quelques reprises, ayant découvert sa liaison) et de s’installer seule dans un appartement, où son amoureux la rejoint régulièrement. Pourtant, contre toutes attentes, alors que le contexte est favorable au développement d’une relation d’intimité de couple, le scénario dans lequel les deux amants s’installent ne lui convient pas, car il y est toujours principalement question de rapports sexuels. Cela lui laisse un goût amer, elle n’aime pas se penser comme sexuellement disponible, ni que ses rencontres avec Jérôme soient tournées prioritairement vers le sexe.

Plus que les amours officielles, l’amour adultère est bien travaillé par le prisme de la prostitution. « L’échange économico-sexuel » qui, selon l’anthropologue Paola Tabet (2004), s’étend de la passe à l’institution matrimoniale, est particulièrement saillant lorsque l’homme bénéficie d’une situation économique supérieure à la femme. Mais même dans les situations où les amants ont des ressources matérielles relativement proches, les usages en matière d’adultère conduisent souvent l’homme à payer notes d’hôtel et de restaurant. Lorsque leur maîtresse est célibataire, ils contribuent parfois à payer le loyer ou les vacances de celle-ci.

Le cas de Maïté* présente une tout autre configuration. L’amant de cette femme de 45 ans mène une vie libertine à l’insu de son épouse. Or, malgré une situation économique très confortable (il est chef d’une grande entreprise multinationale), celui-ci exige de son amante qu’elle se charge des réservations et factures d’hôtels luxueux où ils se rendent. Elle accepte de se plier à ces injonctions – comme à d’autres comme nous le verrons – non sans se plaindre lors de l’entretien du toupet de l’homme qu’elle aime. Maïté paye, accepte contre son gré de rencontrer les autres maîtresses de son amant, tolère avec une souffrance silencieuse qu’il les appelle lorsqu’ils font l’amour. Au cours du long entretien que j’ai eu avec elle, elle finit par déclarer : « Je voudrais être lui. » Nous avons affaire à une relation peu ordinaire dans laquelle la maîtresse envie le pouvoir et la liberté qu’elle attribue à « son homme » et devient complice, à son corps défendant mais en toute lucidité, de sa propre aliénation.

Toutes les femmes ne rejettent cependant pas explicitement l’assimilation qui peut être faite entre le rôle de maîtresse et celui de prostituée. Certaines femmes mariées revendiquent, sur des blogs, être les « putes de leur amant ». Elles expliquent sur Internet qu’elles l’assument et qu’elles en retirent de grandes satisfactions sexuelles. Elles narrent les moments érotiques (réels ou imaginaires) avec leur partenaire clandestin. Se distinguant ostensiblement et avec une certaine condescendance des femmes qui souffrent de n’être que « maîtresses », ces femmes se veulent libérées du carcan conjugal et dressent un tableau d’elles-mêmes comme étant sexuellement actives mais élégantes, intéressées par le sexe mais intelligentes ; amantes exceptionnelles mais qui n’ennuient pas les hommes.

J’ai rencontré deux femmes, Juliette* et Sabrina*, se présentant de cette manière : photos et récits érotiques étaient omniprésents sur leurs blogs aujourd’hui disparus. Lorsque j’ai fait la connaissance de chacune d’entre elles (séparément), aucune ne portait les talons de 12 cm décrits dans les blogs, le maquillage, une tenue affriolante ou particulièrement féminine. Leur allure était celle de mères de famille que rien n’aurait distingué d’autres mères de familles de milieux sociaux intermédiaires. Je dois dire qu’après plusieurs échanges et la lecture de leurs récits sur Internet, je fus surprise par l’apparence de mes informatrices et par leurs discours (bien qu’aucune des deux n’acceptât d’être enregistrée), où il était plutôt question des désillusions de leur mariage que de liaisons à haute teneur érotique. L’une et l’autre aimaient un homme marié qui « les faisait rêver », l’une et l’autre « caricaturaient » la prostitution sur Internet pour parler de cet « amour impossible ». Ce rapport à la séduction – où talons hauts, bas résille, fellations, sodomies, mots crus et définition de soi comme « putain » sont revendiqués – a été analysé par la sociologue Catherine Deschamps comme « l’adjuvant du désir de femmes lors de rapports de séduction non officiellement monétarisés » (2011, p. 396). Le discours de ces blogueuses se caractérise aussi par le fait qu’elles disent, plus souvent et plus systématiquement que les autres, aimer leur conjoint et leur amant :

Je ne suis pas qu’une infidèle, je préfère dire polyamoureuse. J’aime deux hommes depuis longtemps, même si la définition du polyamour voudrait que tous les partenaires soient au clair... Mais j’ai aimé mon amant et pas au détriment de l’amour pour mon mari. Ce n’est ni de la simple tendresse, ni de l’attachement mais bien des sentiments amoureux que je porte à mon mari. (Sabrina, novembre 2013.)

Sabrina tenait un blog dans lequel elle revendiquait une lignée féminine avec les favorites, illustrant ses propos avec des photos érotiques évoquant la luxure des courtisanes d’antan. Dans ses écrits, l’érotisme et le désir de son amant pour elle étaient sans doute largement amplifiés par rapport à la réalité. Cependant, au cours de notre discussion, elle a beaucoup insisté sur l’idée que la « place » qu’elle tenait auprès de son amant la comblait et qu’elle se voyait comme une femme ayant une vie exceptionnelle. Quelques mois après notre entrevue, l’amant de Sabrina rompait avec elle, argumentant qu’il voulait vivre d’autres aventures sexuelles. Sabrina m’écrivit un message où elle disait beaucoup souffrir de la fin de cette liaison qui avait duré un peu plus de dix ans. Elle ne pensait pas que cela pouvait lui arriver car elle avait tout fait pour qu’il ne la quitte pas : elle ne lui avait jamais rien demandé, elle avait été toujours disponible, elle l’avait soutenu, il avait toujours été là pour elle, leur lien lui semblait inaltérable. Après plusieurs semaines, Sabrina révisa cependant leur séparation sous un angle romantique : elle m’expliqua que son amant s’en était allé comme un passant s’en va, qu’il n’y avait pas eu de heurts entre eux, tout était beau, même la séparation. Je n’eus plus d’échanges avec elle.

J’ai rencontré Juliette lors d’un après-midi de printemps, dans une ville située entre Lyon et Montpellier. Sur son blog, elle expliquait comment elle séduisait les hommes ; aucun ne semblait lui résister : ni ami, ni collègue, ni voisin. Elle racontait sa liaison avec un homme qu’elle aimait sans pour autant vouloir quitter son mari qu’elle disait aimer aussi. Ses récits érotiques étaient très travaillés, les mises en scène décrites avec soin. À la lecture de ses billets, on imaginait une femme « double », à la fois « mère de famille respectable » et « vamp ». J’entrepris une correspondance avec elle et lui expliquai mon travail. Au bout d’un an, elle me proposa de la rencontrer. Je vis alors une femme plutôt petite, sans maquillage, portant des vêtements ordinaires et des chaussures plates. Son apparence m’étonna. Nous parlâmes un peu, elle ne se livra quasiment pas. Elle me dit qu’elle avait bien un amant depuis deux ans mais qu’elle était surtout malheureuse avec son mari. Je n’eus plus de nouvelles de Juliette après cette entrevue et elle ferma son blog.

Sur les blogs et les forums dédiés aux relations extraconjugales, qu’elles la revendiquent ou qu’elles la fuient, l’image de la putain est omniprésente dans le discours des femmes ou sur les femmes. Selon les entretiens, la durée de la relation, loin d’atténuer le sentiment d’être fréquentée « seulement pour le sexe » comme on pourrait le penser, tend plutôt à l’accroître, avant qu’une séparation ou une reconfiguration de la relation ne vienne l’atténuer. En effet, la peur d’être prise pour une putain par son amant n’est pas immédiate. Les premiers temps d’une liaison amoureuse signifient souvent, pour les femmes, l’amorce d’une possible nouvelle conjugalité. Durant les premiers mois de la relation, la focalisation de celle-ci sur une sexualité torride est interprétée comme un effet de la passion amoureuse. Ce n’est qu’après plusieurs mois, voire une première année, que les femmes commencent à questionner le sens de la relation. Pendant une période relativement longue (quelques mois ou quelques années), le spectre de la relation prostitutionnelle les hante. Il s’agit de périodes de négociations implicites ou explicites sur l’orientation de la liaison. Si la relation extraconjugale s’installe en tant que telle, pour elle-même, et que les femmes concernées renoncent à l’officialisation, une recomposition des représentations et des pratiques s’opère le plus souvent, qui donne une certaine place à des rendez-vous qui ne sont pas directement orientés vers la sexualité.


Consentements féminins

Généralement, les hommes annoncent dès les premiers jours de la relation à leur amante mariée qu’ils ne quitteront pas leur épouse. Jeanne, une femme mariée de 90 ans qui a eu un amant marié, dont la relation a duré quarante ans et n’a cessé qu’avec le décès de l’amant, m’a expliqué, comme Luce*, que dès le début de leur liaison, l’homme dont elle était tombée amoureuse lui avait assuré qu’il ne quitterait pas son épouse. Elle dit l’avoir accepté et ne plus jamais être revenue sur cette question.

Alors, son épouse, c’était sa cousine. Il était marié avec sa cousine. Donc, il était avec elle depuis toute sa vie. Donc, sa cousine, c’était quelqu’un... D’ailleurs, je la connais. C’est une personne très intelligente et puis qui devait l’adorer, je pense. [...] Il m’avait dit tout de suite – sa femme s’appelait Lucie – : « Je ne me séparerais jamais de Lucie. » Ça, je me l’étais mis dans la tête. (Jeanne, printemps 2012.)

Il semblerait ainsi que l’inscription irrévocable de la relation dans la clandestinité relève systématiquement d’un positionnement masculin. La marge de manœuvre des femmes consiste alors à choisir entre poursuivre la relation selon les conditions fixées par l’amant ou bien y mettre fin. Face à ce dilemme, celles dont j’ai recueilli les discours ont toujours préféré poursuivre tout en imaginant, pour la plupart, que le pacte initial pourrait être révisé ultérieurement. Rares sont les femmes, en effet, qui ont pris au sérieux l’immuabilité annoncée de la relation avec leur amant. Seules les femmes âgées que nous avons rencontrées, qui ont connu leur amant à une époque où le divorce était moins courant qu’aujourd’hui, ont immédiatement intégré l’idée que leur amant ne quitterait pas sa femme. Elles ont aussi, plus rapidement que les femmes des générations plus jeunes, inscrit volontairement leur liaison dans la durée, demandant, en contrepartie de l’ombre, une attention de la part de l’homme supposant une disponibilité conséquente, des contacts quotidiens et l’expression du sentiment amoureux à travers un comportement romantique. Par exemple, Luce avait fait savoir à son amant Antoine* qu’elle aimerait recevoir des fleurs régulièrement et Jeanne avait demandé au sien qu’il la présente comme son amoureuse dans le cercle restreint de leurs amis communs, duquel était exclue l’épouse.

Pour les femmes plus jeunes, la situation se présente de manière différente. Elles ne sont pas aussi spontanément disposées à renoncer à l’idée d’un avenir officiel avec leur amant, le divorce de celui-ci leur apparaissant comme une possibilité raisonnablement envisageable. Or l’installation dans la durée se fait avec les mêmes contraintes masculines initiales que pour leurs consœurs plus âgées : si le divorce s’est généralisé et que des hommes élèvent seuls leurs enfants, ceux avec lesquels elles se lient ne sont pas plus disposés que leurs aînés à mettre fin à leur couple officiel.

L’histoire d’Anne* est significative à ce sujet. Cette femme divorcée de 47 ans, avec laquelle j’ai eu de longs échanges pendant deux ans, a commencé une liaison avec Laurent (chef de clinique, 49 ans, marié, trois enfants) qu’elle a rencontré dans un congrès de médecine, lorsqu’elle avait 40 ans et qu’elle était encore mariée. Les amants avaient connu chacun de leur côté des « aventures » avant de se rencontrer. Mais leurs sentiments les ont projetés dans une histoire au long cours. Après quatre ans de relation passionnée clandestine, Anne a divorcé car « elle ne supportait plus d’embrasser sa fille le soir, comme si de rien n’était ». Elle n’a pas dit à son mari qu’elle avait un amant, elle a avancé le fait que ses sentiments pour lui étaient éteints. Elle espérait que Laurent quitte à son tour son épouse mais il n’en a rien fait. Ils ont pourtant continué de se fréquenter, « ne pouvant se séparer ». Anne avait néanmoins le sentiment de s’être fait gruger et les disputes et ruptures avec son amoureux sont devenues fréquentes. Deux ans après son divorce, Anne a décidé de quitter Laurent. Elle lui en voulait d’avoir toujours donné des signes d’un avenir commun possible, de l’avoir laissée quitter son conjoint comme si cela ne le concernait pas, d’avoir passé des week-ends et des petites vacances avec elle et sa fille sans jamais avoir eu l’intention véritable de s’engager avec son amante.

Elle a alors rencontré un homme sans engagements, Sébastien (54 ans, avocat, divorcé, deux enfants), avec lequel elle a engagé une relation qui l’a comblée durant les premiers mois. Elle éprouvait de nouveau les plaisirs d’une relation licite : sortir sans se cacher, se téléphoner sans règles de discrétion à respecter, fréquenter la famille et les amis ensemble... Et avoir des rapports sexuels au domicile de l’homme ! Mais cette liberté retrouvée a été abandonnée de nouveau quelques mois plus tard, lorsque Laurent est réapparu dans la vie d’Anne. Il lui a dit qu’il voulait vivre avec elle mais qu’il ne parvenait pas à se décider. Elle a pensé alors que « tout redevenait possible ». Rapidement, ils ont repris leur liaison, de manière plus intense encore qu’autrefois. Laurent a organisé un voyage en Italie avec Anne, des week-ends à la montagne avec elle et sa fille, des sorties et des nuits ensemble. Anne a alors quitté Sébastien sans toutefois lui donner la véritable raison de sa rupture. Mais progressivement, Laurent s’est montré moins présent, moins attentionné et le projet d’une vie avec Anne a été repoussé de nouveau, à jamais. Anne décida alors de cesser toute relation privée et intime avec Laurent.

Trois ans après son divorce, Anne a finalement repris son histoire avec Sébastien. Elle dit que cette relation ressemble à celle qu’elle avait avec son mari, qu’elle n’est pas amoureuse de son partenaire officiel mais que cela lui permet d’être moins dépendante de Laurent. Elle a poursuivi sa liaison avec celui-ci. Elle le présente comme l’homme de sa vie et elle est convaincue qu’un jour, ils mèneront une vie merveilleuse ensemble. Elle ajoute que, de la même manière qu’elle s’est battue pour avoir sa fille (elle avait des problèmes d’infécondité) alors que tout lui monde lui disait qu’il n’y avait plus d’espoir de grossesse, de même sa vie avec Laurent est l’autre combat de sa vie, celui auquel personne ne croit, sauf elle. Le récit d’Anne en 2013 est marqué par le modèle romantique de l’amour mais il est aussi le récit de la recomposition d’une configuration de vie extraconjugale, avec la mise en place d’une union officielle permettant de « tenir » la relation clandestine. La représentation idéalisée de l’amour sur laquelle se fondent ces relations cachées est celle de l’amour romantique : absolu, autosuffisant, exclusif, intemporel et unique, avec en outre l’obstacle que représente le mariage de l’homme pour aboutir (enfin) à la « véritable » union. La mise à l’épreuve du lien entre les amants ne fait d’ailleurs que consolider le sentiment de vivre un « grand amour » qui doit franchir des obstacles conséquents avant de s’épanouir pleinement.

Mais l’amour ne résiste pas à tout. Anne a continué de souffrir des comportements de Laurent qui la comblait quand il était avec elle et la laissait angoissée et frustrée quand, pendant plusieurs jours, il ne la contactait pas. Le va-et-vient d’une relation qui passait de rencontres torrides à des temps sans contact, conduisit finalement Anne à faire appel à l’aide d’un psychologue. Progressivement, la vision qu’Anne portait sur sa relation changea. Elle commença à se percevoir comme une femme maltraitée émotionnellement par son amoureux, à concevoir qu’elle autorisait implicitement l’homme qu’elle aimait à avoir un comportement irrespectueux envers elle. Peu à peu, elle devint moins tolérante face aux silences et aux distances de Laurent, moins angoissée également à l’idée de le perdre. En 2014, elle le quitta.

J’ai pris une porte dans la gueule. Ma famille a explosé en plein vol, il n’en a rien eu à foutre ni quand c’est arrivé, ni après. Il a continué à vivre avec sa femme sous prétexte qu’un divorce conduirait ses enfants à l’échec scolaire ! [Rire sarcastique.] Ses enfants sont dans des grandes écoles, ils ont plus de 20 ans aujourd’hui ! Ses enfants sont des fils à papa. Il n’y a que l’image qui compte dans cette famille : les voyages lointains qu’on raconte aux copains, le classement scolaire des enfants, la couleur de la façade de leur maison, la marque des voitures, la silhouette de madame, le golf de monsieur... J’ai renié toutes mes valeurs avec Laurent. J’ai fini par aimer ce que je n’aimais pas, tout ce qui n’était pas moi. Je viens d’un milieu modeste, même si aujourd’hui, je gagne très bien ma vie. Mon mari était dans le social. Laurent, c’est un mec qui ne marche qu’à l’argent. [Est-ce que tu penses que tu aurais quitté ton mari si tu n’avais pas rencontré Laurent ?] Non. Non, je ne l’aurais pas quitté. C’est un mec bien, on s’entendait bien... Bon, aujourd’hui, avec le recul, quand je le revois, je le trouve vieilli et ennuyeux. Il n’était déjà pas très dynamique, ni amusant quand on était ensemble, ce qui était un vrai contraste avec Laurent qui était, lui, très sûr de lui, entreprenant, sociable... Mon mari, aujourd’hui, ne me plairait plus, mais il aurait peut-être évolué autrement sans le divorce. Qui sait ? Mais sans Laurent, à cette époque, je ne l’aurais pas quitté. [...]
Si je pouvais, j’aimerais dire à toutes les femmes qui vivent ça qu’elles arrêtent ! Les prévenir que c’est une arnaque, une perte de temps ! Moi, aujourd’hui, je considère que c’est une perte de temps... Un château de sable. Qu’est-ce qui me reste de mon histoire avec Laurent ? Quand je vois son nom apparaître sur mon portable, je le regarde avec indifférence et je ne réponds pas. Pendant plus de six ans, j’ai couru pour passer quelques heures avec lui. Je suis allée au bout du monde pour lui. Une année, il est parti aux États-Unis pour son travail et j’ai dit chez moi que j’avais un congrès de médecine là-bas et je l’ai rejoint. J’organisais mes rendez-vous professionnels en fonction de son planning ! Une fois, il est allé voir un voyant pour savoir si nous allions vivre ensemble !!! [Rires.] Comme si la décision ne lui appartenait pas ! Je l’ai trouvé pathétique. Mais j’ai continué... Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas mais, sincèrement, ces histoires, ça ne vaut pas la peine. Ces hommes, ils peuvent te dire à midi qu’ils t’aiment et le soir dire la même chose à leur femme. On ne peut rien construire avec des hommes comme ça.
(Anne, automne 2014.)


Suite et source
Il existe pour chaque problème complexe une solution simple, directe et fausse (H.L. Mencken)
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