Tableau analytique du cocuage
Charles Fourier, penseur utopiste et critique acerbe de l’institution du mariage, utilise la question du « cocuage » non pas pour ridiculiser les individus trompés, mais pour dénoncer l’organisation hypocrite et coercitive des relations conjugales de son époque. Sa fameuse « hiérarchie du cocuage » qu’il décline en 76 catégories de cocus est à la fois une satire sociale, une typologie psychologique et une critique morale du mariage bourgeois.
Il classe les maris trompés en trois grands niveaux que l’on peut considérer comme des classes, genres et espèces symboliques :
1. Les Cornus – la classe passive et résignée
Le terme Cornus (du latin cornu, la corne) désigne les cocus dans leur forme la plus « classique ».
Ce sont les hommes trompés sans qu’ils ne s’en rendent compte, ou sans qu’ils osent (ou veuillent) le reconnaître.
On y trouve notamment :
- Ceux qui vivent dans le déni
- Ceux qui refusent de voir les signes évidents
- Ceux qui préfèrent l’illusion au scandale
- Ceux que la société protège (« tant que ça ne se voit pas »)
Fourier y voit une preuve de l’hypocrisie sociale : tout le monde sait, tout le monde se tait.
Dans le langage moderne, on parlerait de déni amoureux, de dissonance cognitive, de peur de la rupture.
2. Les Cornettes – la classe intermédiaire et consciente
Les Cornettes (les “petites cornes”) désignent des cocus plus conscients de leur situation, mais toujours piégés dans celle-ci.
Ce sont des hommes :
- Qui soupçonnent la trahison
- Qui ont des preuves indirectes
- Qui ferment les yeux “raisonnablement” pour préserver leur confort, leur statut ou leurs enfants
- Qui oscillent entre colère, honte, résignation et tentative de contrôle
Fourier les décrit comme tiraillés entre :
- Leur orgueil blessé
- Leur dépendance affective ou matérielle
- Leur peur du jugement social
On pourrait les associer aujourd’hui aux profils de personnes traumatisées par l’ambivalence, enfermées dans un système de contrôle, surveillance, jalousie et hypervigilance.
3. Les Cornards – la classe supérieure, caricaturale et publique
Le mot Cornard est le plus violent, le plus satirique. Il désigne les cocus notoires, visibles, parfois même ridiculisés publiquement.
Ce sont ceux :
- Dont tout le monde connaît la situation
- Qui deviennent objet de moquerie ou de rumeur
- Qui ne peuvent plus nier
- Qui représentent, aux yeux de Fourier, la victime exposée du système conjugal
Le Cornard devient malgré lui une figure sociale : le symbole vivant de l’échec du mariage institutionnel.
Dans une lecture moderne et bienveillante, ce sont surtout des victimes d’humiliation relationnelle, frappées de stigmatisation sociale, une réalité encore très actuelle.











